Nouveaux mode de travail

Génération stackeur : ils ne cherchent plus un job, ils gèrent un portefeuille de revenus

Puisque les plans de carrière stable et linéaire, c’est fini, ils construisent leur autonomie financière en mode multiressources.

Avoir un emploi stable et un salaire unique, ça, c’était avant. Les plus jeunes, eux, estiment que miser sur un seul employeur, c'est prendre un risque insensé. Ils le savent. Les temps sont incertains et toute carrière linéaire est irréaliste. Alors ils empilent les lignes de revenus, en mode portefeuille financiers. Eux ce sont les stackeurs et ils illustrent les bouleversements du monde du travail.

Fuye : chacun cherche son side-project

« Dans cette ville grise, l'idéal c'était un emploi stable à la régie électrique ou au bureau du tabac, ou être professeur ou médecin. Après, c’était le mariage et les enfants. » Dans le média Sixth Tone, Cici, jeune chinoise originaire de l’industrieuse région de Zhejiang raconte la vie de ses ainée et décrète que ce modèle linéaire n’a plus aucun sens. Un peu par rébellion, le destin de sa mère célibataire dont le seul loisir était de s’abreuver de séries TV ne l’a fait pas rêver, mais aussi et surtout parce qu’une vie professionnelle stable et linéaire ne lui semble plus possible.

En Chine, cette attitude porte un nom, le fuye, un mot qui désigne les activités secondaires derrière l’activité principale et rémunératrice. Et sur les réseaux, les plus jeunes discutent abondamment du fuye et des bons plans qui arrondissent leur fin de mois. Créateur et animateur du podcast Les filles qui font de l'argent, Hui surfe sur ce concept. Il l'a découvert via les réseaux et le volume que l’expression générait. Depuis, ce trentenaire ex-salarié d'une entreprise de la tech encourage ses 2 millions d'abonnés à lancer des projets personnels et « savourer leur premier petit gain ». L’engouement pour ces revenus complémentaires est à relier au taux de chômage des 16-24 ans qui a atteint des sommets, 16,9 % en mars 2026, mais pas seulement. Le fuye est choisi, affiché, célébré par des jeunes femmes qui veulent échapper aux entreprises (29,6 % des femmes disent être discriminées selon Zhaopin, l’un des principaux sites de recherches d’emploi chinois ) et au mariage comme assurance de leur stabilité.

Liu Danru, interviewée par Sixth Tone, illustre ce que le fuye peut générer. Journaliste pendant sept ans dans la presse économique chinoise, elle a peu à peu créé son job de spécialiste du marché au Moyen-Orient. Elle formule sa logique comme une architecture de survie : « Je veux construire un système qui me permette de gagner ma vie. » Les gagnants du fuye sont aussi rares que visibles, leurs parcours étant vantés par les réseaux. En réalité, pour 67 % des jeunes Chinois qui pratiquent des activités parallèles, les gains sont inférieurs à 3 000 yuans par mois, équivalent à moins de 400 euros. Mais les stackeurs ne croient pas à la fortune immédiate. Ils savent que pour assurer leur stabilité financière en dehors des institutions, il faut savoir être patient.

Gère ta rém’ comme un portefeuille financier

Cette approche n'est pas propre à la Chine. Partout, la formule du travail a changé. L’ère industrielle et son travail de masse se fissurent et chaque individu comprend qu'il doit créer son propre modèle économique. Le concept d’un employeur pour la vie a déjà fait long feu, désormais, la notion de métier et de carrières sont mis à mal. De manière pragmatique, les jeunes savent qu’ils peuvent décliner leurs compétences sur des missions différentes, faire pivoter un hobby en job, décider de faire carrément autre chose ou accepter un deal pour la rentrée d'argent qu'il représente.

Les signaux de cette mutation s’accumulent. En France, la proportion de salariés ayant une activité secondaire a triplé en dix ans. Ils sont aujourd'hui 6 millions à exercer plusieurs activités, contre 4 millions en 2015 et les jeunes déclarent en moyenne 2,2 sources de revenus.

Quant à la rémunération, elle se transforme en une architecture financière bâtit pour cumuler des ressources. À un éventuel salaire principal s’adjoint une activité en micro-entreprise ou freelance, en reventes de seconde main, en cashback, en micro-location de biens personnels (voiture, appartement…), en live-shopping sur les réseaux, en revenus de création de contenu. En France, les investissements financiers individuels se développent : 53 % des 18-34 ans envisagent d'investir en actions en 2025, un record. Les ETF ont explosé de 117 % cette même année, portés majoritairement par des moins de 35 ans et la tranche des 18-34 ans représente la moitié des acquéreurs de cryptomonnaies.

Aux États-Unis, la communauté Reddit r/personalfinance, 2,2 millions de visiteurs hebdomadaires, s’échange trucs et astuces pour investir, épargner ou trouver des modalités de rémunération tierce. Le mot d’ordre restant de « ne jamais miser sur un seul point de défaillance ». L'employeur unique y est traité comme un risque systémique, exactement comme on parlerait d'un portefeuille financier peu diversifié et donc mal optimisé. De nombreux témoignages soulignent la pénibilité de toutes ces stratégies.

De Slasheur à Stackeur

Souvenez-vous 2007. L'Américaine Marci Alboher inventait le mot « slasheur ». Il désignait ceux qui cumulaient des jobs. Ils le faisaient alors par passion, étaient journaliste/photographe/consultant, autant d'identités professionnelles valorisantes à l’époque et portées avec fierté. Vingt ans plus tard, elle le reconnaît : « La part du slashing subi a largement augmenté. Comme le coût de la vie a augmenté, ils cherchent à multiplier les sources de revenus. »

Le climat incertain nous a fait passer de slasheurs épanouis à stackeurs prudents. Le mot, à traduire par cumuler, est très utilisé dans le monde de la tech. En code, la stack c'est l'ensemble des couches techniques qui font tourner un système. En gaming, stacker c'est accumuler des ressources pour être moins vulnérable. Sur TikTok finance, « stack your money » est l'une des formules les plus reprises.

Un stackeur dans le registre du monde du travail, c’est quelqu’un qui accumule délibérément des lignes de revenus. Il bâtit une logique de système plutôt qu’un parcours linéaire qui le mènerait du diplôme au métier pour aller jusqu'à la retraite. Tandis que le slasheur passait d’une identité professionnelle à l’autre par passion, le stackeur calcule. Le premier faisait de ses activités son identité, il cherchait du sens, le second gère le risque et va là où il y a un billet à prendre. L’un avait confiance dans un système qui poussait dans son sens, l’autre a bien conscience qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Ce modèle mental ne leur a pas été enseigné à l'école ou en entreprise. Ils l'ont intégré en ligne sur les plateformes où tout est monétisé, à commencer par eux-mêmes, via le gaming où il est acquis que l'instabilité est la seule règle durable, et les plateformes d'investissement ont fini de les initier aux règles de la finance.

Béatrice Sutter

J'ai une passion - prendre le pouls de l'époque - et deux amours - le numérique et la transition écologique. Je dirige la rédaction de L'ADN depuis sa création : une course de fond, un sprint - un job palpitant.

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