
Le PDG de Y Combinator a confié l'entièreté de sa vie intime et professionnelle à ses agents IA. Et ce qu'il raconte préfigure peut-être de ce que sera notre vie quand elle sera totalement hybridée avec la machine.
Dans le monde de la tech, Garry Tan n'est pas n'importe qui. Ce jeune canado-américain dirige Y Combinator, l'incubateur star qui a mis sur orbite des pépites comme Reddit, Airbnb ou plus récemment Coinbase. Le 9 mai, il a publié sur X un post lu plus d'un million de fois. Il partage là « le secret pour faire fonctionner les agents IA ». Ce qu'on y découvre dépasse largement les conseils de productivité d'un leader influent. Garry Tan veut inciter la communauté des early adopters de l'IA à programmer leur cerveau numérique en commençant par le nourrir de la totalité de leurs datas, perso et professionnelles : mails, enregistrements complets de leurs interactions (jusqu'aux échanges avec leurs thérapeutes), lectures... Le monde selon Garry va nettement plus loin que l'usage d'une IA compagnon, qu'un agent ultrapersonnel ou qu'un cerveau en mode jumeau numérique. Son conseil radical propose que chacun mette en place un système d'exploitation qui redessine notre manière de mémoriser, d'apprendre, de penser et d'interagir.

Book-Mirror : vous ne lirez plus jamais comme avant
« Je souhaite vous montrer, à travers des exemples concrets, à quoi ressemble réellement une IA personnelle lorsqu'on cesse de la considérer comme une simple fenêtre de discussion et qu'on la perçoit comme un système d'exploitation. » Garry Tan ne prompte pas comme Monsieur et Madame tout le monde. Il programme, la nuit, des agents à qui il a progressivement confié toute sa mémoire professionnelle et intime.
Pour nous faire comprendre ce que cela change concrètement, il prend un exemple inattendu : la manière qu'il a désormais de lire des essais. Pour chacune de ses lectures, il demande à son système de produire ce qu'il appelle un « miroir de livre ». Son système lui produit non seulement un résumé mais surtout, et c'est là le point qu'il veut nous faire apprécier, il croise le contenu avec les éléments de la vie réelle de Garry.
Quand il a confié à ses agents Quand tout s'effondre, un texte de Pema Chödrön où l'autrice explore les approches bouddhistes de la souffrance, du déracinement et du lâcher-prise, voici ce que ses agents lui ont restitué : « Le chapitre sur le manque de repères faisait écho à une conversation que j'avais eue avec un fondateur la semaine précédente. Celui sur la peur correspondait aux schémas identifiés par ma thérapeute… » Depuis, Garry a appliqué ce « miroir » à plus de vingt ouvrages : « Le second miroir de livre connaissait le premier. Le vingtième connaissait les dix-neuf autres. » Ainsi, s'émerveille Garry, plus il lit, plus ses lectures travaillent ensemble pour alimenter son univers mental.
« C'est la différence entre un classeur et un système nerveux »
Le système agentique de Garry ne se contente pas d'augmenter les leçons qu'il tire de ses lectures. Il hyperpersonnalise aussi toutes ses interactions. Garry a constitué une base de données nourrie par l'enregistrement systématique de tout ce qu'il fait. On y trouve les comptes rendus de tous les livres qu'il a lus, mais aussi les articles, les podcasts écoutés avec ses annotations, ses notes personnelles, l'enregistrement de ses réunions, de ses discussions… L'ensemble représente plus de cent mille pages, soit à peu près le volume de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, le grand projet de mémoire universelle du XVIIIe siècle. Sauf que tout ici ne parle que de lui.
Garry dispose ainsi sur chaque personne rencontrée d'une fiche complète, mise à jour après chaque échange. Quand il rencontre Demis Hassabis, fondateur de DeepMind, en moins de deux minutes, il récupère la page complète constituée d'articles, de podcasts mais aussi des notes personnelles de Garry. Le tout lui permet de comprendre les schémas mentaux et les positions de son interlocuteur et fait émerger des pistes de conversation construites sur les convergences et divergences de leurs visions respectives. On est loin d'une recherche Google. « Le système prépare non seulement les faits, mais aussi les angles d'approche, assure Garry. C'est la différence entre un classeur et un système nerveux. »
Donne-moi tes datas, je te dirais qui tu es
Ce désir d'accumuler ses datas, de ne rien perdre, de relier ce qu'on sait n'est pas né avec l'IA. Au début des années 2020, le PKM, pour Personal Knowledge Management, promettait exactement cela : un « second cerveau » numérique, tenu à jour via Notion, Obsidian ou Roam Research. Tiago Forte en a tiré un best-seller (Building a Second Brain paru en 2022) traduit dans le monde entier. Mais le mouvement s'est essoufflé, parce que maintenir le système coûtait plus d'énergie à mettre en place qu'il ne restituait d'avantages. En gros, on construisait des cathédrales informatiques pour ranger des post-its.
Mais la communauté des chercheurs en IA a relancé cette idée : Garry Tan cite Andrej Karpathy, ancien directeur de l'IA chez Tesla, membre fondateur d'OpenAI, l'une des figures les plus respectées du secteur, qui avait publié l'idée d'un « wiki LLM personnel ». Ce que l'IA change par rapport au PKM, c'est sa capacité à évoluer. Le système observe ce qu'il vient de produire, en extrait la logique, et l'automatise pour les fois suivantes. Le miroir de livre ? Automatisé pour toutes les lectures. La préparation de réunion ? Idem. C'est Tan qui en parle le mieux : « Ce n'est pas un outil d'écriture. Ce n'est pas un moteur de recherche. Ce n'est pas un chatbot, écrit-il. C'est un second cerveau qui fonctionne réellement. » Un système autonome qui capture tout, relie tout, et restitue des informations ultra-personnalisées en temps réel.
Connais-moi toi-même
Le XXe siècle cherchait des systèmes pour expliquer le monde, des idéologies collectives, des grands récits partagés qui ont parfois accouché de systèmes ultra-prédateurs. Le XXIe semble parti pour construire des architectures ultra-personnalisées, destinées à ce que chacun pilote sa propre destinée.
Et cette proposition qui nous vient des marchands de la tech ouvre des questions abyssales. Nous pourrions citer en vrac : Est-ce qu'un système qui mémorise tout de nous modifiera notre capacité à mémoriser par nous-même, à apprendre, à comprendre ? Est-ce qu'un système qui nous connaît mieux que nous nous permettra de mieux nous connaître ? Qui est l'auteur de la pensée quand le système propose les angles, les connexions, les pistes de réflexions ? Est-ce qu'entamer une rencontre sur la base d'une fiche complète sur l'autre changera la nature de nos échanges ? Si ces outils restent complexes à construire, qui y aura accès ? Est-ce qu'on assiste à la naissance d'une aristocratie cognitive et est-ce que cette fracture sera réparable ? Si chacun construit son encyclopédie personnelle, qui construit encore la connaissance partagée ? Peut-on hériter du second cerveau de quelqu'un ? A-t-on seulement le temps de construire cette cathédrale numérique ? Et une dernière... qui prendra le temps de peser ces questions : l'homme, les machines ou, plus prosaïquement, ceux qui nous les vendent ?






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