Un journaliste qui saute dans l'eau où flottent des logos YouTube

Ces journalistes TV qui tentent l’aventure sur YouTube

De plus en plus de journalistes ou de présentateurs habitués aux plateaux télévisés s’aventurent sur le terrain du contenu pour YouTube. Est-ce à dire que la bonne vieille télé est en train de mourir ?

« Bon ben ça y est, ça va être ma première vidéo en tant que youtubeuse et journaliste sur les réseaux sociaux. » Après l’habituel clap de début de vidéo, Chloé Nabédian lance son projet de création de contenu sur YouTube. Le ton se veut chaleureux, simple, et tente de jouer sur le parasocial avec le tutoiement. Il faut dire que, depuis 15 ans, Chloé est surtout habituée aux plateaux télé. Elle a présenté le bulletin météo de France 2 et incarné différentes émissions consacrées au climat et à la nature, comme Zéro Émission, À la vie, à la terre ou, plus récemment, Un jour ailleurs, diffusé sur la nouvelle chaîne de la TNT T18. Sur sa chaîne YouTube, elle va proposer des reportages censés émerveiller le public, lui donner envie d’aimer la nature dont il est séparé, tout en évitant l’angoisse catastrophiste habituelle de ce type de vidéos.

La grande migration

Ce passage de la télévision vers le Web, ils sont quelques-uns à l’avoir tenté en France. Samuel Étienne, journaliste et présentateur de Questions pour un champion, a fait office d’éclaireur en se lançant sur la plateforme de streaming Twitch en 2020. Depuis, d’autres ont suivi, comme Jamy Gourmaud de l’émission C’est pas sorcier, le reporter Olivier Delacroix, Guillaume Pley ou bien la présentatrice Laurence Boccolini, qui a lancé un podcast. Pour Chloé Nabédian, le choix de se lancer sur les réseaux n’est donc pas tombé du ciel et elle a clairement l’impression de ne pas être la seule à suivre ce mouvement : « Je pense que tout le monde se pose la question en ce moment, indique-t-elle. Depuis un an, je trouve qu’il y a énormément de personnes qui arrivent sur ces formats-là. Je me suis même demandé si je n’arrivais pas un peu tard. »

Les raisons de ce nouveau choix de carrière sont d’abord motivées par un besoin de liberté éditoriale. Pour Chloé, la télévision est régie par un jeu de contraintes trop frustrant : « Vous pouvez proposer des projets de documentaires ou de magazines, mais le projet initial, tel que vous l’avez imaginé, à l’arrivée, ne ressemble plus du tout à ce que vous aviez pensé, explique-t-elle. Parce qu’il faut rentrer dans une case, dans un créneau, cibler un certain public. Et finalement, le projet de départ n’existe plus. Sur le Web, on doit tout réapprendre depuis le début, adopter une nouvelle grammaire, mais au moins, vous pouvez tester des idées avec toute la créativité dont vous avez envie. Ensuite, c’est le public qui décide : ça marche ou ça ne marche pas. Au moins, vous avez un retour direct et vous pouvez réadapter immédiatement. »

L’autre raison est bien évidemment économique. Pour la journaliste, on assiste à un vrai changement de paradigme en matière de budget. « Entre 2025 et 2026, j’ai l’impression qu’il y a eu un énorme changement, notamment avec le déplacement des budgets publicitaires vers les réseaux. Aujourd’hui, j’ai presque le sentiment qu’on est à du 50-50. Et je vois les chaînes traditionnelles essayer de trouver de nouveaux modèles et de nouveaux partenariats qu’on n’aurait même pas imaginés il y a encore deux ans. TF1 est en train de développer des podcasts filmés avec ses personnalités d’antenne, comme Anaïs Grangerac. Le fait aussi que France Télévisions se lance dans des partenariats avec YouTube, c’est quelque chose qui n’aurait jamais été envisageable auparavant. Il y a eu une véritable volte-face. On sent que tout ça évolue très vite.

Un mouvement de fond

Ce bouleversement du paysage médiatique ne concerne d’ailleurs pas que la France. Outre-Atlantique, le phénomène a pris une ampleur bien plus grande. Tucker Carlson, l’animateur ultraconservateur star de Fox News, donne le signal le plus spectaculaire en mai 2023 : licencié du jour au lendemain après le règlement judiciaire Dominion, il lance « Tucker on X » sur Twitter et cumule 26 millions de vues dès le premier épisode. Don Lemon, son exact opposé politique, est renvoyé de CNN le même jour. Il migre lui aussi vers YouTube, où il revendique aujourd’hui plus d’un million d’abonnés. En Grande-Bretagne, Piers Morgan abandonne TalkTV en février 2024 pour se consacrer entièrement à sa chaîne YouTube Piers Morgan Uncensored, forte de 4,4 millions d’abonnés. Derrière ces noms connus, une cohorte de journalistes moins célèbres suit le mouvement : Joy Reid (MSNBC), Jim Acosta (CNN) ou Oliver Darcy, ancien correspondant médias de la chaîne, qui a lancé sa newsletter Status à sa sortie. Tous ont en commun d’avoir quitté une rédaction en crise ou d’en avoir été éjectés pour tenter de monétiser directement leur audience sur les plateformes.

Pour comprendre ce basculement, il faut regarder ce qui se passe du côté des chiffres. En mai 2025, Nielsen enregistre pour la première fois dans l’histoire de l’audiovisuel américain que le streaming (44,8 % du temps de visionnage) dépasse la combinaison câble et chaînes hertziennes réunies. YouTube seul représente désormais 12,5 % de tout le visionnage télévisuel aux États-Unis, soit davantage que chacun des grands groupes médiatiques pris individuellement, y compris Disney, qui cumule ABC, ESPN et Hulu (10,7 %).

Tout recommencer à zéro

Si certaines personnalités comme Megyn Kelly et Piers Morgan ont réussi à lever dans les 30 millions de dollars pour se lancer dans l’aventure, la plupart de ces nouveaux « créateurs de contenus » se lancent avec leur société ou leurs fonds propres et espèrent que leurs formats toucheront suffisamment de monde pour pouvoir être monétisés par la suite. C’est le cas de Chloé, qui explique avoir l’impression de lancer une activité à zéro, avec tous les risques que ça comporte. « Dans un premier temps, j’ai ma propre boîte de production et je produis les vidéos moi-même, explique-t-elle. Assez rapidement, je voudrais pouvoir m’appuyer sur des mécènes ou des partenaires qui accompagneraient le projet et sponsoriseraient les vidéos. Mais avant ça, je sais que ça va être compliqué. Un spécialiste de YouTube qui travaille avec de gros créateurs m’a rapidement dit que j’allais galérer entre trois et dix-huit mois avant que ça fonctionne. C’est aussi pour ça que j’ai commencé par les formats courts : pour pouvoir assurer financièrement le développement sur le long terme tout en expérimentant. Je dois trouver le bon format, la bonne mécanique de départ, bien comprendre tous ces codes de montage, d’introduction, de hook et d’écriture. Ça prend du temps et on ne peut pas se permettre d’avoir trop de stock pour pouvoir pivoter en cas de flop. On est constamment dans une logique de test and learn. »

Il est difficile de vraiment qualifier ce grand débarquement des journalistes TV sur les plateformes. On ne sait pas si c’est une ruée vers l’or périlleuse ou un début d’abandon du navire. Dans les deux cas, le phénomène annonce une nouvelle course à l’audience de niche qui va se jouer dans le secret des algorithmes de recommandation.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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