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Comment contrer l’humour cynique et trollesque de Donald Trump ?

© South Park

Depuis son premier mandat, le président américain avait trouvé la parade pour éviter les moqueries en incarnant une caricature bigger than life de lui-même. Mais cette technique commence à montrer ses limites.

« C'est vraiment délicat [de parodier Donald Trump] maintenant, parce que la satire est devenue réalité. » En février 2017, Trey Parker, le génial co-créateur de South Park, se désolait de la difficulté de se moquer du président américain tant ce dernier avait tendance à transformer la moindre prise de parole en un sidérant spectacle clownesque. Pendant longtemps, Trump a gardé cette réputation d’être immunisé contre la moquerie et a même utilisé cette particularité pour diffuser des mises en scène générées par IA. On a pu le voir profiter d’un cocktail dans une version alternative de Gaza alors que les bombes et les snipers faisaient leur office au même moment, ou bien en train de larguer de la merde depuis un avion sur des manifestants du mouvement No King. Pourtant, cette immunité commence à se briser.

L’humour cynique et gamifié que l’administration a utilisé pour vendre la guerre en Iran s’est retrouvé balayé par une propagande iranienne bien plus efficace. À la télévision, South Park a aussi mis les bouchées doubles en mettant en scène une version encore plus stupide et ridicule du président américain. Résultat : l’administration s’est émue de la parodie, révélant par la même occasion une véritable faille que les humoristes ou les manifestants anti-MAGA se pressent d’exploiter. Cette bataille politique et culturelle est justement au cœur de l’ouvrage « Contrer l’humour fasciste » (Rue de l'Échiquier) de Denis Santi-Amand, chercheur qualifié du FNRS à l'université de Namur et spécialiste des poétiques de la satire et de la parodie. Il nous explique comment le « lulz » des trolls s’est imposé dans notre environnement médiatique et comment répondre à ces provocations.

On se souvient du mandat d’Obama et de son talent pour faire des mises en scène humoristiques. Mais avec Trump, l’humour n’est absolument pas le même. Est-ce la première présidence américaine qui va aussi loin dans l’absurde et le trollesque ?

Denis Santi-Amand : L’humour d’Obama était très ponctuel. On le voyait surtout pendant le dîner des correspondants, une réception qui relevait déjà, à mes yeux, d’une logique assez extraordinaire de politique-spectacle. À un moment, cela devient presque une scène de stand-up : le discours présidentiel, face à une assemblée où Trump était présent, prend la forme d’un roast où certains invités sont directement tournés en dérision. Le reste du temps, il incarnait plutôt une posture de gestionnaire humaniste, totalement antagoniste à celle de Trump. Bien sûr, il maîtrisait une certaine forme de communication spectaculaire à l’américaine, mais avec le culte d’une certaine dignité. Et cette dignité-là, Trump s’assoit complètement dessus. Lui se comporte comme un personnage fictionnel bien précis. On a souvent évoqué le père Ubu, mais dans la fiction contemporaine, celui qui me semble le plus correspondre à Trump, c’est Eric Cartman de South Park.

Pourquoi le rapprochez-vous de ce personnage ?

D.S-A : Cartman est l’antihéros parfait. Pendant des saisons, il a amusé le public en incarnant une sorte d’enfant concentrant tous les défauts du monde. À ce titre, il fonctionnait comme un repoussoir. Comme lui, Trump pense essentiellement à son propre intérêt, cherche à écraser les autres, à jouir d’une parfaite impunité et de tous les bénéfices matériels que son succès peut lui rapporter. Cartman dit constamment : « Je vous emmerde et je rentre chez moi. » Trump, lui, dit systématiquement : « Je vous emmerde, je m’assois sur vous, je vous écrase. » Et ça, c’est assez exceptionnel, assez inédit. On n’a jamais eu un président qui se soit autant enrichi personnellement, avec en plus des lubies qui relèvent parfois d’une logique de revanche. Mais il y a surtout cette manière de dire, au fond : « Je fais ce que je veux. »

Dans votre ouvrage, vous expliquez que l’équipe de Trump s’est totalement emparée du lulz, la version noire et très cynique de l’humour web issue des forums de trolls. Comment s’est faite cette récupération ?

D.S-A : La culture lulz, c’est une sorte de jumeau diabolique de la culture du « lol » née sur les réseaux sociaux. On peut la considérer comme une sorte d’alternative dévoyée, une corruption délibérée revendiquant un cynisme articulé à une forme de nihilisme. Autrement dit, une façon de cultiver un art de la méchanceté et un art de la nullité. 4chan, 8chan, certains subreddits étaient des espaces dédiés à une culture du lulz gratuite, où le rire constituait une finalité en soi. Mais à partir de 2015 et de l’avènement du Gamergate (une gigantesque polémique partie d’une rumeur et qui a dégénéré en guerre culturelle entre la gauche progressiste et féministe et les trolls masculinistes sur le wWeb), on a assisté à une bascule. Le versant nihiliste et désacralisant de cet humour a été utilisé comme une arme contre des journalistes ou des militantes féministes. Certaines franges républicaines ont compris qu’il y avait là un espace entier à investir. Il y a une jubilation dans cette culture du loupé, du médiocre, du mauvais goût, mais avec quelque chose de profondément et délibérément méchant. C’est exactement ce que l’on voit avec les vidéos IA repostées par Trump.

Certains pourraient qualifier l’humour de Trump de « potache ». Or ce style d’humour appartient généralement à la contre-culture, plutôt de gauche. Que devient l’irrévérence dans les mains de Trump ?

D.S-A : Oui, c’est un humour qui repose sur la moquerie et sur des codes très simples, très évidents, sans aucune prétention à la finesse ou à l’élégance. À l’origine, ce sont des élèves qui s’opposent à leurs enseignants et, plus largement, à l’institution scolaire. Ils occupent une position dominée et s’attaquent aux dominants. Mais quand on est en position d’autorité, on ne peut pas se prétendre potache, parce que les mécanismes que l’on mobilise en se présentant ainsi deviennent des mécanismes d’écrasement. On reproduit alors une forme de domination, de violence, plutôt que de répondre à une domination subie. Donc, lorsque Trump mobilise un humour qui paraît gamin, il se comporte comme quelqu’un qui serait en train de se révolter, alors que c’est lui qui détient l’autorité. Et c’est précisément cela qui rend la chose particulièrement violente.

Depuis le début du second mandat, Trump est de nouveau moqué par la télévision américaine. Est-ce efficace ?

D.S-A : On a pu voir ça avec certains sketchs du Saturday Night Live. Ils ont continué à imiter Trump, notamment après cette scène de honte mondiale où il a reçu Zelensky et tenté de l’humilier publiquement. Deux jours plus tard, il y avait déjà un sketch qui reproduisait cette séquence. Mais le problème, c’est que la scène réelle paraissait elle-même tellement caricaturale, tellement grossière, qu’il devenait difficile de la décaler davantage sur le mode satirique.

De leur côté, les auteurs de South Park ont décidé de mettre Trump directement en scène, avec ce procédé particulier qu’ils utilisent pour certains personnages comme Saddam Hussein ou Christina Aguilera : reproduire simplement leur photographie. Là, ce qui était frappant, c’est qu’un running gag pendant toute la saison reposait sur le fait que Trump avait un micropénis. On pourrait se dire : Encore une blague potache, pas très subtile. Sauf qu’après la diffusion du premier épisode, les relations presse de la Maison-Blanche ont publié un communiqué expliquant que South Park n’était plus pertinent et ne faisait plus rire personne depuis des années. Autrement dit : dès lors qu’on dit à Trump – littéralement – « tu as une petite bite », là, soudainement, quelque chose est touché.

Et c’est ce qui est fascinant : on a parfois du mal à trouver une prise satirique sur un personnage qui vit déjà dans l’excès permanent, dans le débordement constant, et qui l’assume totalement. Mais dès qu’on atteint un point lié à la virilité, qu’on met en déroute tout un imaginaire masculiniste, là, ça fait mouche. Nathalie Quintane écrivait déjà quelque chose de cet ordre dans son dernier livre paru à La Fabrique. Elle y observe différentes manifestations d’un fascisme ordinaire et s’interroge sur les antidotes possibles. À un moment, elle pose presque cette question : « Et si on les traitait simplement de "petites bites" ? »

Vous évoquez aussi les cas de cyberactivisme comme le rachat et le détournement de noms de domaine, par exemple.

D.S-A : Effectivement, Toby Morton, qui est là encore dans le staff d’écriture de South Park, avait récupéré le nom de domaine du Trump Kennedy Center et s’en est servi pour créer une page d’accueil parodique. Le logo original y était détourné : les touches de piano devenaient des barreaux de prison. Et plusieurs allusions renvoyaient directement à l’affaire Epstein, avec la promesse d’un suivi des révélations liées aux dossiers Epstein. Donc oui, ces formes de cyberactivisme – récupération de noms de domaine, détournements, parodies – consistant à prendre Trump à son propre jeu, à retourner contre lui ses propres armes, fonctionnent. Après, est-ce que cela constitue une solution politique durable ? Non. Mais cela manifeste des formes d’opposition et montre que la politique de la moquerie écrasante peut, elle aussi, être renversée. Et c’est précisément ce qui est en train de se produire depuis quelques semaines avec certaines créations générées par IA venues notamment d’Iran, puis relayées sur Twitter. Ces vidéos sont produites par une société qui s’appelle Explosive Media et suscitent énormément de commentaires, beaucoup de rires et de contre-rires. On se retrouve finalement à rire de parodies produites par un islamisme radical, par le régime des mollahs – qui constitue, d’une certaine manière, l’équivalent de l’extrême droite trumpiste. Cela rappelle que l’islamisme politique n’est absolument pas démuni sur le plan numérique. Il maîtrise parfaitement les codes contemporains du Web, et notamment ceux du trolling. On y retrouve toujours les mêmes éléments : violence, axiologie hyperréactionnaire, détestation de la modernité et, surtout, foutage de gueule, dans le sens où il y a une violence, une désinvolture du geste.

À l’inverse, l’humour trollesque de Trump semble s’épuiser ces derniers temps.

D.S-A : On a compris Trump. On a compris ses mécanismes de communication. Je continue d’ailleurs à être surpris qu’on dise encore : « Mais qu’est-ce que ça veut dire ? C’est de la folie. » Non. Ce n’est pas de la folie. C’est une politique trollesque, une politique de l’écrasement. Simplement, ses adversaires ont eux aussi appris à fonctionner selon ces codes. Ils sont désormais capables de produire le même type de shitpost. Tout le monde peut à peu près le faire aujourd’hui. Et dès lors, le procédé commence à s’essouffler. On peut aussi voir qu’au-delà des effets d’annonce, il y a parfois du vide et de l’échec. C’est plus ou moins ce qui s’est passé avec le DOGE d’Elon Musk. Ce « département de l’efficacité gouvernementale » était à la fois extrêmement violent et profondément moqueur, avec son logo et son nom qui renvoyaient à un mème internet. Mais on a aussi vu très rapidement les limites de cette politique : beaucoup de brutalité, mais une réelle incapacité à atteindre les objectifs fixés. Des employés licenciés qu’il a ensuite fallu rappeler parce que les services ne fonctionnaient plus. Cela s’est finalement transformé en camouflet, et Musk a été évincé.

Enfin, vous évoquez aussi la résistance qui s’organise dans la rue à coups d’entraide mais aussi de défilés d’animaux absurdes. Est-ce que le carnaval aura raison de Trump ?

D.S-A : Oui, on a vu naître un collectif à Portland pendant les manifestations contre les interventions de l’ICE en octobre 2025 : « Operation Inflation ». Des manifestants déguisés en grenouilles géantes gonflables. Il y a quelque chose d’immédiatement intéressant dans cette opposition avec Pepe the Frog, le mème détourné par la mouvance MAGA. Sur leur site, des personnes déguisées en zèbres ou en grenouilles expliquent : « Ne croyez pas que nous sommes simplement là pour être gentils ou pour protester joyeusement contre l’ICE. » Ce n’est pas qu’un carnaval jovial. Ils cherchent à perturber le récit que Trump tente d’imposer et selon lequel Portland est une ville d’émeutes nécessitant l’intervention de l’armée. En apparaissant ainsi, déguisés, ils cassent cette narration. Ils refusent d’endosser le rôle du black bloc ou du militant caricatural. Et pendant ce temps-là, ils ne font pas que danser : ils s’organisent, se rencontrent, construisent des formes d’intervention concrètes.

Je pense aussi à Minneapolis, au moment des agressions de l’ICE. Les chaînes d’entraide qui se sont organisées étaient impressionnantes : des ateliers juridiques pour informer les gens de leurs droits, du ravitaillement pour les personnes trop effrayées pour sortir, de l’accompagnement d’enfants à l’école. Toutes ces manifestations cherchent à réintroduire quelque chose de joyeux. Même si cette joie est parfois reconstruite, performée – aller danser face à des agents armés, ce n’est pas naturellement léger. Cette joie doit parfois être fabriquée. Mais le simple fait de la mettre en scène ouvre déjà un espace des possibles.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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