Un fleuve pollué avec des usines en fond

PFAS : le risque qu’on ne peut plus éternellement ignorer

© Yogendras

Les polluants éternels sont dans nos corps, nos sols et nos rivières. Les industriels produisent, les assureurs s'excluent, les victimes attendent. Autant dire que nous n'en avons pas fini avec le fardeau des PFAS.

En 2019, le film Dark Waters de Todd Haynes portait à l'écran l'histoire vraie de Robert Bilott, cet avocat américain qui s'est battu pendant vingt ans pour faire reconnaître en justice la responsabilité de DuPont dans la contamination aux PFAS des eaux d'une région entière de Virginie-Occidentale. L'affaire s'était réglée en 2017 par un accord à 671 millions de dollars. Mais la vague de procès ne faisait que commencer.

En février 2026, ce sont 192 riverains de la « vallée de la chimie », au sud de Lyon, qui ont assigné Arkema et Daikin Chemical, réclamant 36 millions d'euros de dommages. L'un des plus grands procès civils PFAS d'Europe. Et certainement pas le dernier.

23 000 sites contaminés en Europe

Les PFAS (pour substances per- et polyfluoroalkylées) sont des composés chimiques longtemps valorisés pour leurs propriétés résistantes à l'eau, à la chaleur et aux graisses. On les trouve dans de nombreux produits du quotidien : emballages alimentaires, revêtements, textiles imperméables, mousses anti-incendie, cosmétiques... Le(s) problème(s) ? Ils ne se dégradent pas, et s'accumulent dans l'environnement et dans les organismes vivants. L'ANSES les classe parmi les perturbateurs endocriniens les plus préoccupants : cancers du rein, du testicule et de la thyroïde, baisse de l'immunité, problèmes de fertilité, perturbations du développement chez l'enfant. L'étude nationale ESTEBAN de Santé publique France a détecté des PFAS dans le sang de 100 % de la population suivie, enfants comme adultes. En Europe, au moins 23 000 sites sont déjà recensés comme contaminés. La loi du 27 février 2025 en a pris acte : la France est devenue le premier pays européen à interdire les PFAS dans les cosmétiques et certains textiles grand public, dès le 1er janvier 2026. Mais les ustensiles de cuisine ont été exclus du texte, après la mobilisation du groupe Seb, et les interdictions les plus larges ne s'appliqueront qu'à partir de 2030.

Côté assureurs, la réponse est d'abord l'exclusion. Pour assurer un risque, les actuaires ont besoin de le définir, de le mesurer et d'en calculer la probabilité. Les PFAS rendent les trois exercices presque impossibles : des milliers de molécules différentes dont la toxicité varie, une contamination installée sur des décennies, des maladies qui apparaissent parfois vingt ans après l'exposition.

Clauses d'exclusion trop générales

C'est pour éviter un scénario à la Dark Waters que, depuis juillet 2022, les assureurs cherchent à exclure ce risque de leurs polices. Mais en France, le Code des assurances condamne à la nullité les clauses d'exclusion trop générales. Faut-il alors exclure les PFAS seuls, ou aussi tous les produits qui en contiennent ? La question n'a pas encore de réponse définitive. Certains acteurs évoquent déjà la possibilité qu'un fonds d'indemnisation public, comme pour l'amiante, finisse par prendre le relais du marché privé.

La banque LBBW estimait dès mars 2024 que les PFAS pourraient devenir « le sinistre le plus coûteux de toute l'histoire de l'industrie assurantielle », davantage que l'amiante. Munich Re abonde : « Les PFAS ne sont plus un risque émergent. Ils représentent un risque connu, en développement. » Les chiffres leur donnent raison : en juin 2023, 3M a accepté de verser jusqu'à 12,5 milliards de dollars pour solder les poursuites de réseaux d'eau américains – sans pour autant admettre la moindre responsabilité. DuPont et Chemours ont suivi, pour 1,18 milliard supplémentaire. Nettoyer les eaux et sols européens coûterait 100 milliards d'euros par an dans le scénario réaliste, soit 2 000 milliards sur vingt ans. En juin 2025, un tribunal italien a condamné les dirigeants de la société Miteni à des peines allant jusqu'à 17 ans de prison et infligé plus de 64 millions d'euros de dommages civils pour contamination des eaux.

Silent cover

Et puis, il y a ce que les assureurs appellent le « silent cover »  : des polices émises dans les années 1970, quand les PFAS étaient présentés comme un miracle industriel, et qui n'excluaient rien. Ces contrats-là courent toujours.

Pendant ce temps, vingt-huit ans après le début de l'affaire de sa vie, l'avocat de Dark Waters n'a pas rangé ses dossiers. Le recours collectif de Bilott contre 3M, DuPont et Chemours, déposé en 2018 au nom de l'ensemble des Américains, est toujours en cours. Et en Belgique, après que 3M a versé 571 millions d'euros au gouvernement flamand pour dépolluer les sols autour de son usine de Zwijndrecht, près d'Anvers, 500 familles et 1 400 riverains attaquent désormais le groupe américain pour obtenir réparation de leur préjudice personnel. Le nom de leur collectif ? Darkwater3M.

Carolina Tomaz

Journaliste, rédactrice en chef du Livre des Tendances Business de L'ADN.

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