
Vu plus de 24,5 millions de fois sur X et largement commenté dans la presse américaine, la profession de foi de Palantir vend sa vision du monde dystopique : supériorité de certaines cultures, militarisation de l’IA, rejet du pluralisme et alignement explicite avec un pouvoir politique coercitif. Mais pourquoi est-il si méchant ?
Imaginez un méchant de James Bond, complètement fou et mégalo, en train de dérouler sa vision du monde technofasciste face à notre espion ligoté, à poil sur une chaise, à deux doigts de se faire dévorer par des crocodiles équipés de lasers. C’est à peu de chose près l’exercice auquel s’est livré Palantir sur le réseau X en publiant son manifesto en vingt-deux principes issus du livre The Technological Republic, écrit par son CEO Alex Karp et son directeur des affaires publiques Nicholas Zamiska, sorti en 2025.
« Toutes les cultures ne se valent pas »
Parmi les points figurant dans la profession de foi, certains ont fait bondir les internautes. L’entreprise, dont les logiciels sont utilisés par différentes agences américaines comme la NSA, le FBI ou l'ICE, considère ainsi que certaines « cultures » sont supérieures, tandis que d’autres seraient « dysfonctionnelles et régressives », qu’il faut résister à « la tentation superficielle d'un pluralisme vide et creux » ou bien encore que « la Silicon Valley a un rôle à jouer dans la lutte contre la criminalité violente ».
Étant donné le positionnement de Palantir, au cœur du système opérationnel de l’armée américaine, l’entreprise partage aussi son point de vue sur l’évolution de la guerre. Non contente de déclarer la dissuasion nucléaire comme obsolète, elle considère que les armes alimentées par l’IA vont prendre le relais et que c’est son devoir de fabriquer les meilleures afin de devancer les ennemis de l’Occident. L’un des points évoque aussi le fait que « le service national devrait être un devoir universel », tandis qu’un autre regrette que le Japon et l’Allemagne aient été militairement neutralisés après la Seconde Guerre mondiale. Plus globalement, l’entreprise estime que le soft power a atteint ses limites et que le seul moyen pour que « les sociétés libres et démocratiques triomphent » se trouve dans « une force coercitive qui repose sur des outils numériques ».
D’autres points, plus proches de l’euphémisme, donnent à voir la manière dont l’entreprise considère l’opinion publique et les médias journalistiques critiques vis-à-vis des dirigeants de la tech ayant des velléités politiques. Elle considère comme « néfaste » « la prudence excessive que nous encourageons sans le vouloir dans la vie publique » et défend l’idée selon laquelle « l’exposition impitoyable de la vie privée des personnalités publiques », qu’elle appelle aussi « les attaques mesquines », « détourne beaucoup trop de talents du service public ».
Feuille de route de la Silicon Valley
Si les considérations sociales, politiques et militaires de ce manifesto ont de quoi perturber le grand public, il ne fait que formaliser un alignement, si ce n’est une fusion, entre le monde de la tech et le pouvoir, qui est en cours depuis plus d’un an. Il faut dire que le livre de Karp, dont sont tirés ces points, avait été écrit avant l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Publié en février 2025, l’ouvrage ne décrivait plus seulement une volonté de transformation, mais bien une feuille de route déjà en exécution. En plus d’être devenu la colonne vertébrale du programme de rafles et de déportations de l’ICE, Palantir est intégré au cœur du ciblage militaire américain via son système Maven, désigné « programme permanent » par le Pentagone en mars 2026, et dont le déploiement opérationnel lors des frappes américaines contre l’Iran a été rapporté par Reuters en avril 2026. La même entreprise a travaillé avec le DOGE à la construction d'une base de données centralisée de l’ensemble des contribuables américains. La fusion est aussi institutionnelle : le Chief Information Officer fédéral nommé dès le 27 janvier 2025, Gregory Barbaccia, a passé dix ans chez Palantir. Son homologue au ministère de la Santé, Clark Minor, y a travaillé treize ans. Pendant ce temps, Palantir n'a pas payé un dollar d'impôt fédéral en 2025, malgré 1,6 milliard de bénéfices nets.
Un genou à terre devant Trump
Dans ce contexte, pourquoi avoir réaffirmé cette thèse plus d’un an après la publication du livre, sous un format semblable à un résumé TL;DR (too long; didn’t read) ? Il peut y avoir plusieurs réponses. La première peut se résumer à un coup de force idéologique et financier théorisé par le stratège économique Adil Husain comme une forme de « signal coûteux ». Inspiré par la biologie évolutive et popularisé en économie et en sciences sociales, le signal coûteux est une théorie selon laquelle un signal n'est crédible que s'il coûte quelque chose à celui qui l'émet. L’exemple parfait est celui de la queue gigantesque et colorée du paon. Cette dernière représente un handicap objectif qui sert aussi de signal de séduction. Appliquée à Palantir, la logique est identique. Pour asseoir la relation de confiance avec une administration qui prévoit d’investir plus de 10 milliards en 10 ans, l’entreprise se positionne comme un allié idéologique du trumpisme en assumant pleinement les dommages de réputation permanents et irréversibles de son manifesto, un peu à la manière d’un acte sacrificiel. Plus l’indignation publique est forte, plus le signal envoyé est efficace. Et le pire, c’est que ça marche, notamment du côté des bourses.
Un message pour Wall Street
Le timing de ce manifesto est aussi lié à l’activité financière de Palantir. Le 10 avril dernier, l’entreprise avait perdu 38 % de sa valeur boursière depuis son sommet historique de novembre 2025. Le jour même, c’étaient 7 % de la valeur qui s’envolaient après que Michael Burry, un investisseur célèbre qui avait prédit le crash économique de 2008, a affirmé sur son Substack qu'Anthropic était « en train de manger le déjeuner de Palantir ». L’influenceur qui a inspiré le film The Big Short a parié sur une baisse du cours des actions en s’appuyant sur ses dépenses élevées, des marges peut-être surgonflées et surtout en suggérant que l'entreprise n'avait rien d'irremplaçable : Anthropic pouvait faire la même chose pour moins cher.
Face à cette attaque, Palantir a donc dû mettre sur pied un coup de force narratif afin de rassurer les investisseurs, qui doivent se positionner à quelques semaines de la publication des résultats trimestriels, le 4 mai prochain. Dans ce cadre précis, le message du 18 avril tente de remplacer l’histoire de Burry par une autre : « Palantir n'est pas une entreprise d'IA ordinaire, c'est une infrastructure d'État irremplaçable et totalement alignée avec le projet politique du trumpisme. » Pour l'instant, la seule chose qui compte pour Palantir n'est pas son image, mais les dividendes.






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