Un vétéran ressuscité par IA

Deep fake family : nos morts sortent du tombeau et des applis

© A screenshot of the AI generated video of Christopher Pelkey. YouTube

Parler à ses morts via une appli, c'est déjà un marché à 22 milliards. Mais peu à peu, les avatars IA de nos chers disparus prennent place dans nos rituels collectifs.

600 dollars pour ressusciter papi

Quand les lumières se sont éteintes à la réception de mariage de Jaideep Sharma, les invités s'attendaient à un énième diaporama. À l’écran, ils ont vu apparaître le père de Sharma, mort depuis plus d'un an. Tout sourire, il a béni les mariés. La vidéo d’une minute a été produite pour 600 dollars, à partir de photos de famille par un créateur trouvé sur Instagram. Dans la salle, beaucoup ont pleuré et tous ont trouvé cette intervention émouvante. Quelques semaines plus tôt, dans le sud de l'Inde, une internaute avait demandé à Akhil Vinayak, cinéphile qui publie sur Instagram des deepfakes avec des acteurs célèbres décédés, de lui faire un montage spécial : sa belle-mère décédée tenant dans les bras son petit-enfant tout juste né. La vidéo a fait un million de likes sur Instagram.

En Inde, le deepfake est un business florissant, il pesait 29,5 millions de dollars en 2024 selon le cabinet américain Grand View Research. Il devient désormais une prestation parmi d'autres, intégrée aux cérémonies familiales au même titre que le traiteur ou le photographe. Alors que New Delhi légifère en urgence contre les contenus audio, photo ou vidéo créées ou modifiés grâce à des IA, des règles sont entrées en vigueur le 20 février 2026, de petits studios artisanaux prolifèrent dans les villes moyennes pour répondre à la demande de particuliers. Formés sur YouTube, ces créateurs de contenus proposent des « avatars IA de deuil » et tout le monde semble trouver ce nouvel usage parfaitement normal.

« I'm gonna go fishing now. See you on the other side »

En Occident aussi, les morts commencent à prendre la parole en public. En mai 2025, on se souvient de ce tribunal en Arizona autorisant la famille de la victime à donner la parole à Chris Pelkey, vétéran de 37 ans, tué lors d’une altercation routière quatre ans plus tôt. Lors du procès, dans une vidéo générée par IA, l’avatar IA de Chris Pelkey s'adressait à son meurtrier. Le texte a été écrit par sa sœur, à partir de ce qu'elle suppose qu'il aurait dit de ce drame s'il était encore là. « Je ne pouvais pas m’empêcher d’entendre sa voix dans ma tête, de savoir ce qu’il dirait, a-t-elle raconté à la radio publique nationale américaine. Le problème, c’est que j’entendais la voix de Chris dans ma tête et il disait : ” Je lui pardonne“ », a-t-elle confié à la NPR. Dans la vidéo, le jeune homme explique qu’il croit en Dieu, à la rédemption pour chacun et termine le message par cette formule : « Je vais aller pêcher maintenant. On se retrouve de l’autre côté. » Et le juge de déclarer : « J'ai adoré cette IA. Merci pour cela. » La mise en scène n’a toutefois pas adouci le jugement : l’inculpé a été condamné à 10 ans et demi de prison pour homicide involontaire.

Les nouveaux ressuscités sortent des applis

Le grief tech, le secteur de la tech qui s'intéresse au deuil, ce n’est pas nouveau. Replika, l'appli de compagnon IA d’une développeuse qui voulait recréer son ami disparu, a été lancée en 2017. Depuis, le secteur a explosé et des centaines de milliers de personnes parlent avec leurs morts. Ils le font depuis leur téléphone, seuls, sans témoin. Project December, « la première machine dotée d’une âme » selon son fondateur, propose pour 10 dollars une conversation textuelle avec n'importe quel mort reconstruit à partir d'une fiche descriptive. HereAfter AI invite les vivants à enregistrer leurs souvenirs de leur vivant pour que leurs proches puissent leur poser des questions après leur mort. Uare.ai lancé en 2024 par un entrepreneur qui venait de perdre son père, a déjà créé plus de 400 jumeaux numériques, dont celui de Michael Bommer, ingénieur allemand atteint d'un cancer terminal, qui a passé ses dernières semaines à alimenter son propre avatar pour que sa femme puisse continuer à lui poser des questions. ElevenLabs spécialiste du clonage de voix par IA déjà valorisée 11 milliards de dollars, facture 22 dollars par mois pour recréer la voix d'un disparu et lui faire prononcer de nouveaux messages. Le marché mondial du grief tech pesait 22 milliards de dollars en 2024. Il en pèsera 80 en 2034.

Mais ce que révèlent le mariage de Jaideep Sharma et l'affaire Chris Pelkey, c'est un moment de bascule. D'un usage privé, discret, encore un peu tabou, les dead bots sont passés dans l'espace public et se dirigent, du pas assuré des armées de zombies, vers une acceptation collective et paisiblement assumée. Un petit miracle ? Disons un petit virage dans nos représentations de la mort.

Béatrice Sutter

J'ai une passion - prendre le pouls de l'époque - et deux amours - le numérique et la transition écologique. Je dirige la rédaction de L'ADN depuis sa création : une course de fond, un sprint - un job palpitant.

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