
D'un côté, Selfridges ouvre un club ultra-select pour ses clients aux poches (très) profondes. De l'autre, Saks Global dépose le bilan, le Printemps supprime 229 postes et le BHV n'est pas sorti de sa crise de nerfs. Que reste-t-il du grand magasin en 2026 ?
Le grand magasin a toujours reposé sur une promesse simple : n'importe qui pouvait pousser la porte. C'était en 1852, au Bon Marché de Paris : pour la première fois, on pouvait rêver devant une vitrine, déambuler dans des rayons, toucher une étoffe et ressortir, sans être obligé d'acheter. Une révolution sociale autant que commerciale, un débouché naturel pour des produits désormais manufacturés en série.
Cent soixante-dix ans plus tard, Selfridges vient d'ouvrir 40 Duke : un club privé de 2 300 m² dans les étages supérieurs de son flagship londonien, accessible uniquement aux clients ayant dépensé au moins 20 000 livres sterling (environ 20 000 euros) dans l'année. Le grand magasin n'est plus pour tout le monde. Et peut-être n'est-il plus pour grand monde.
Selfridges appelle ça un « loyalty scheme », un programme de fidélité. Mais derrière les 24 cabines de personal shopping, le restaurant gastronomique, le spa, le showroom sécurisé pour la haute joaillerie et l'entrée privée par Duke Street, qui permet d'éviter Oxford Street et ses foules, une autre logique émerge : le grand magasin-club. La COO de Selfridges ne cache pas l'inspiration : les lounges des compagnies aériennes pour leurs grands voyageurs. Quelques clients captifs valent mieux que des millions d'anonymes. Dans le jargon du secteur, on les appelle les VIC, Very Important Clients. Chez le multimarques en ligne Mytheresa, à peine 3,8 % des clients génèrent 42,6 % du chiffre d'affaires !
Tout pour mes VIC
Et rien n’est trop beau, et surtout trop exclusif, pour eux. Louis Vuitton a ouvert "The Apartment" à Singapour, accessible sur rendez-vous uniquement. Chanel, Dior, Prada déploient des espaces similaires de Tokyo à Dubaï. L'espace commercial cesse ainsi d'être un lieu ouvert pour devenir un périmètre contrôlé, réservé aux seuls portefeuilles des VIC.
En France aussi, le modèle du grand magasin tel qu'on le connaissait est en difficulté. Le Printemps vient d'annoncer son troisième plan social en moins de dix ans : 229 postes supprimés. Le BHV Marais, dont le bâtiment vient d'être cédé à un fonds canadien pour 300 millions d'euros, symbolise à lui seul toutes les contradictions du secteur : tenté d'ouvrir ses portes à Shein pour faire du trafic (mais visiblement peu de chiffre d’affaires), il a aussitôt perdu Dior, Sandro, A.P.C…, échaudés également par de multiples retards de paiement. Le grand magasin pris en étau ne sait plus à quelle clientèle il appartient : l'ultra-fast fashion (Shein, Temu) et la seconde main (Vinted, Vestiaire Collective) ont avalé le milieu de gamme ; les marques de luxe ouvrent leurs propres boutiques et coupent court à l'intermédiaire. Seul Le Bon Marché tient, protégé par LVMH, repositionné vers l'ultra-haut de gamme. Autrement dit : déjà presque un club.
Aux États-Unis, Saks Global, la société qui regroupe Saks Fifth Avenue, Neiman Marcus et Bergdorf Goodman, a déposé le bilan en janvier 2026. Le grand magasin généraliste se meurt-il par les deux bouts ? Les uns s'effondrent dans l'indifférence, les autres se cadenassent dans le prestige. Entre les deux, que font les 50 millions de consommateurs aspirationnels manquant à l’appel du luxe depuis 2023, selon Bain-Altagamma ? Le grand magasin n'était pas un espace public. Mais c'était l'un des rares lieux marchands où les classes sociales se croisaient sans avoir besoin de payer un ticket d'entrée.





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