Des silhouettes d'hommes et femmes sur coucher de soleil

Nothing maxxing : ou comment on a optimisé jusqu'aux couchers de soleil

© Vitaly Gariev

Regarder le crépuscule en silence, plonger dans l'eau froide, flâner le dimanche... Ces gestes qui semblent s'opposer à la culture de la performance pourraient avoir été absorbés par la logique du siècle : l'optimisation.

Le monde s'est passé le mot. Il faut tout optimiser, maximiser. Le boulot, bien sûr, mais aussi l'alimentation, le sport, le sommeil : tout est devenu une variable à ajuster, un ratio à améliorer, un score à publier. Pendant ce temps, et comme en réaction, une contre-culture émerge : crépuscules contemplés en silence, plongeons dans l'eau glacée, dimanches en pyjama. Le mouvement a même trouvé son nom, le nothing maxxing, qui sonne comme un hashtag TikTok. Serait-ce le signal que nous serions enfin prêts à lâcher prise ? Pas tout à fait.

Chill era : le grand retour du rien faire ensemble

« Vous n'avez besoin de rien, si ce n'est du monde qui vous entoure, et peut-être d'une chaise. » L'autrice néerlandaise Marjolijn van Heemstra veut rétablir le « dusking ». Cette tradition de son pays est d'une simplicité désarmante : à l'heure du crépuscule, on arrête tout, on se réunit, et on regarde en silence le soleil disparaître. C'est tout. Marjolijn organise régulièrement ces rendez-vous, qu'elle voit comme un acte politique autant qu'esthétique, une façon d'opposer à la culture de l'efficacité et de la mesure permanente la joie radicale d'être improductif.

Cet acte de résistance prend d'autres formes, empruntées cette fois au grand Nord. Les plongeons collectifs en eau glacée, alternés avec la chaleur d'un sauna, quittent les fjords pour s'installer dans les spas d'hôtels de luxe. Le « bien-être viking » vise le même but que le dusking, une reconnexion aux éléments, au corps, aux autres, mais avec une énergie plus rugueuse. « Il répond à un intérêt croissant pour la santé mentale chez les jeunes générations, à un besoin de lien social dans un monde de plus en plus numérique », explique à la BBC Sonal Uberoi, experte en bien-être et fondatrice du cabinet Spa Balance.

Sur TikTok, la GenZ redécouvre le dimanche à la française. Selon cette tendance, nous aurions une manière très singulière d'habiter le dernier jour de la semaine. Elle se résume en une seule règle : ne s’en fixer aucune. Là où les Anglo-Saxons feraient du week-end un prolongement productif de la semaine, consacré aux obligations personnelles et administratives, nous passerions ces 24 heures à flâner, sans autre programme que le bonheur d'exister. Vogue a tenté d'en faire un guide pratique : grasse matinée, croissant au beurre, poulet rôti à partager en famille. Sans ironie, ce plaidoyer pour l'absence de règles est décliné en treize recommandations numérotées et rédigées à l'impératif. Ce qui relativise d'emblée le chill ambiant, surtout au moment de découvrir la dernière injonction : « Faites l’amour. »

@le_progres_

🇫🇷 Le dimanche à la française, ou “French Sunday” selon un article de « The Zoe Report », est un art de vivre dont le monde anglo-saxon devrait s’inspirer. Ce dernier jour de la semaine ne devrait pas être réservé à toutes les tâches que nous n’avons pas l’habitude de faire la semaine, comme nos impôts ou nos courses, mais à une pure journée de plaisir et de repos. Une invitation à se laisser aller le temps d’une journée, une habitude très française selon l’article. #ebrainfo #tiktoknews #sinformersurtiktok #lazysunday #sunday #french 

♬ son original - Le Progrès

Nothing maxxing : quand la flemme devient un sport de compétition

Dusking néerlandais, wellness viking, french Sunday, trois tendances, un même besoin : lâcher les écrans et la passion qu'ils ont suscitée pour la mesure constante de soi. « Nos montres nous rappellent que notre énergie est faible ou que nous ne bougeons pas assez. Même nos loisirs sont quantifiés : des applications comme Letterboxd ou Goodreads transforment la lecture et le cinéma en simples indicateurs de performance », écrivait la créatrice de contenu Yasmine dans un long texte contre la maximisation de tout.

Elle pointait là la déferlante d'un suffixe qui, depuis le début des années 2020, a colonisé le langage des réseaux. Le -maxxing est né dans les forums masculinistes avec le looksmaxxing, à comprendre comme l'optimisation obsessionnelle de l'apparence physique de jeunes hommes complexés, avant de se répandre dans tous les recoins de TikTok. Tâcher de dormir ? Du « sleepmaxxing ». Aller à la salle de sport ? Du « gymmaxxing ». Manger des bananes ? Du « potassiummaxxing » … La liste serait interminable mais le principe est toujours le même. Prendre le moindre geste du quotidien, le découper en étapes, en faire un protocole, et espérer aboutir à la meilleure version de soi. En quelques années, toute notre vie intime s'est ainsi conformée au langage des startupeurs : tracking, KPIs, itérations, performance. Pour se connaître soi-même ? Soyez efficaces et performants. Établissez votre plan d'action, chargez vos datas et pilotez vos comportements.

Ce déferlement du maxxing pourrait-il toucher ses limites ? Fin 2025 est apparu ce qui ressemble à une contre-tendance : le nothing maxxing. Le défi est plus simple que jamais. Il consiste à ne rien faire, mais vraiment rien de rien, même pas regarder un coucher de soleil. En revanche, on est censé tenir cette posture le plus longtemps possible. On a vu des groupes se réunir dans des centres commerciaux pour rester immobiles et silencieux, dans ce qui ressemble à une performance collective, un sitting, sans autre objet que de se tenir assis. D'autres relèvent le défi seuls, face caméra, comme on battrait un record.

@deeniseglitz

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♬ Western Music: Arizona Dreaming - Piero Piccioni

Blaise Pascal avait diagnostiqué le problème quatre siècles avant TikTok : « Tout le malheur des hommes vient de ne pas savoir demeurer en repos, dans une chambre. » Il pensait que les hommes fuyaient le silence parce qu'ils étaient incapables de regarder en face le mystère de la vie : que faire de moi avant de mourir ? Quatre cents ans plus tard, le nothing maxxing ne résout pas la question de Pascal. Mais ne rien faire est devenu une activité comme une autre, qui se justifie, se programme, s'organise et se partage sur les réseaux. Le nothing maxxing est l'aboutissement du maxxing, son apogée. Il a fait du vide un hashtag, une tendance virale et une nouvelle forme de performance.

Béatrice Sutter

J'ai une passion - prendre le pouls de l'époque - et deux amours - le numérique et la transition écologique. Je dirige la rédaction de L'ADN depuis sa création : une course de fond, un sprint - un job palpitant.

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