
Le 21 janvier dernier, L’ADN organisait sa Journée des Tendances économie. Autour de la table ronde intitulée « Big Tech, Big Problem », Patrice Duboé, Jérémy Beaufils et Olivia Lazard décryptent comment la tech est entrée dans son ère industrielle, sur fond de course aux ressources naturelles. Compte-rendu.
Fini la tech dans les nuages. Désormais, le secteur assume reposer sur un processus industriel avec des infrastructures lourdes et des enjeux géopolitiques majeurs.
Prenez la keynote de Jensen Huang, CEO de Nvidia, entreprise de semiconducteurs et l’une des plus valorisée au monde. Le 5 janvier dernier, à l’ouverture du CES à Las Vegas, Huang prédit un “platform shift”. En gros, l’IA devient l’infrastructure, c’est-à-dire la lame de fond technologique sur laquelle se branchent toutes les autres. Cela implique d’adapter nos infrastructures existantes et en construire de nouvelles : Huang imagine un plan sur 50 ans pour construire un réseau planétaire de ce qu’il n’appelle plus data-center mais des “usines d’IA”. Un changement de vocabulaire qui marque un changement d’échelle : l’IA est entrée dans une “logique industrielle” - avec les investissements qui vont avec.
Pour écouter l'intégralité de cette conversation :
Du LLM au World model
Fini les chatbots, l’IA change de visage. Après une année 2025 sous le signe de l’IA agentique - ces systèmes autonomes d’IA capables d’exécuter des tâches avec une intervention humaine minimale - 2026 s’annonce humanoïde, prédit Patrice Duboé, directeur de l'Innovation Europe du Sud chez Capgemini. L’enjeu : « remplacer l'humain dans des endroits dangereux ». Capgemini a ainsi développé Hoxo, un robot humanoïde créé pour intervenir dans un environnement nucléaire.
Autre indicateur d’une IA qui se fait désormais physique, Sweatpea, projet d’OpenAI qui fuitait début 2026 sur le web chinois. L’appareil, une sorte de Airpod boosté à l’IA, serait destiné à une production massive de 40 à 50 millions d’unités dès 2026, selon le site Smart Pikachu (@zhihuipikachu). Côté ex-Meta, Yann Lecun parie sur le World Model, basé sur une architecture capable de construire une représentation interne de son environnement.
Une évolution produit qui, à en croire Jensen Huang, préfigure une révolution infrastructurelle. « Il faut justifier les investissements circulaires », tempère Jérémy Beaufils, directeur exécutif de la chaire Digital Disruption de l'ESSEC, référence aux investissements massifs et en circuit fermé réalisés ces derniers mois par les acteurs de l’IA. Mais au-delà de démontrer l’absence d’une bulle financière de l’IA, ces nouveaux usages auront bien un impact sur nos infrastructures industrielles, reconnaît le directeur exécutif.
Côté logiciel, les besoins en eau et en énergie, véritable « goulot d’étranglement de l’innovation » , se multiplient à mesure que les fonctionnalités s’étendent, explique-t-il. Côté hardware, « si vous avez des objets, il faut bien les fabriquer », résume-t-il.
La fin de l’intégrité territoriale
La course à la deeptech engendre ainsi une autre course : celle aux minerais et aux métaux critiques. Alors que l’actualité géopolitique se concentre sur les velléités du président Trump au Vénézuéla ou au Groenland, l’appétit pour les ressources naturelles devient un vecteur de conflit important. « On doit s'attendre à une mutation profonde et totale de l'ordre international sur lequel on s'est appuyés depuis les 80 dernières années », analyse Olivia Lazard, chercheuse associée à l'Institut Berggruen et spécialiste en sécurité planétaire. « Des principes sacro-saints comme celui de la souveraineté et de l'intégrité territoriale n'existent plus. »
La chercheuse résume les « dilemmes de sécurité » en présence - soit l’accroissement de la puissance militaire d’un État pour garantir sa sécurité, ce qui peut engendrer une militarisation en chaîne de pays cherchant à faire face à la menace.
D’un côté, la Chine, acteur extrêmement puissant et qui a investi depuis 25 à 30 ans dans les chaînes d’approvisionnement de métaux et de minerais critiques. « On parle d’intégration verticalisée, c’est-à-dire que la Chine est capable d'extraire des métaux et des ressources, a des capacités de transformation, de création de technologies puis d'export de ces technologies. »
De l’autre, les États-Unis de Trump qui proclamait lors de sa seconde investiture « l’urgence énergétique », sur fond de « drill, baby, drill ». « Toute chose qui limite la capacité des Etats-Unis à créer des systèmes d'intelligence artificielle - qui est la mère de toutes les innovations à venir - est une entrave », décrypte Olivia Lazard.
L’Europe, cette puissance moyenne
Entre l’« électro-état » chinois et le pétro-état américain, l’Europe. Olivia Lazard convoque le premier ministre canadien Mark Carney, qui dans un discours donné à Davos et largement remarqué, appelle à une nouvelle diplomatie des « puissances moyennes ». « Il va falloir réinventer notre rapport au matériel, à l'énergie et donc à la diplomatie, surtout que nous n’avons pas les ressources à la maison. »
Pour faire face à l’appétit de ces technologies énergivores, l’une des pistes envisagées est le retour du nucléaire, avec les Small modular reactor (SMR), petits réacteurs modulaires personnels. C’est le cas notamment d’Amazon, Google ou encore Meta. « Et en Europe, nous sommes plutôt forts le nucléaire », observe Jeremy Beaufils. Mais les technologies SMR ne sont pas encore prêtes et la demande d’énergie est urgente. « Pour faire cette jonction jusqu'à l'énergie décarbonée n'a pas le choix que d'étendre des centrales existantes au gaz ou au charbon », souligne le directeur exécutif.
« Il faut que l'Europe soit unie et parle d’une seule parole, conclut Patrice Duboé. On est l'un des plus grands marchés de consommateurs au monde. Il faut une volonté, une ambition. Mais il n'y a pas d’alternative. Si on n'innove pas, on va rater la quatrième révolution industrielle. Et là, il n'y aura pas d'issue. »
La Journée des Tendances 2026 de L'ADN a eu lieu le 21 janvier 2026 à la Cité internationale universitaire de Paris à l'occasion de la sortie du Livre des Tendances Business 2026. Pour vous procurer un exemplaire, c'est par ici !







Participer à la conversation