
Face au « slop » algorithmique et à la dilution du sens, 2026 marque le règne de la vibe. Entre mémification et protocoles, comment retrouver notre agentivité ? En formulant un plaidoyer pour le caractère ?
Il est partout. Plus aucun domaine qui ne soit « unsloppable » – l’information, le divertissement, le travail… Fin 2024, le volume de contenus synthétiques a dépassé celui des contenus humains. Le slop agit comme une algue tueuse qui réplique son vide jusqu’à menacer l’habitat naturel de la créativité. Cette condition culturelle inédite, paradoxalement, nous renvoie soixante-dix ans en arrière. Pour décoder le futur, revenons au code source originel : les textes d’avant la machine.
En 1953, Roland Barthes publiait Le Degré zéro de l’écriture. Le sémiologue, data scientist du sens avant l’heure, y rêvait d’une écriture blanche, neutre, débarrassée des oripeaux de la littérature bourgeoise. Cette utopie était un geste de rébellion, une ascèse volontaire, un dépouillement politique. Une réponse, écrivait-on alors dans Le Monde, « au vif de notre temps ». Sept décennies plus tard, nous y sommes. Sauf que ce degré zéro n’est plus un choix : c’est un mode par défaut. Le vif est devenu vacarme. On m’opposera que l’IA peut être un levier d’émancipation – et soyez sûrs que ce texte passera au polish LLM avant l’œil laser de notre correctrice. Mais difficile de nier le changement de régime : la neutralité qui s’impose à nous n’est pas conquise, mais subie. Une culture de l’agrégation et de la prédiction du token suivant. C’est le bruit de fond de 2026 : la vibe.
La vibe, c’est cette indifférenciation cool érigée en esthétique, une atmosphère où tout s’équivaut et tout passe. C’est le résultat culturel de la dashboard culture, décrite dans le chapitre Médias : une gestion logistique où l’on ne produit plus de sens, mais où l’on pilote des flux. Où l’on confond métrique et valeur. Ici, les plateformes ne sont plus des outils, mais de nouvelles superpuissances qui s’imposent aux nations. Elles ne racontent plus d’histoires, elles produisent de l’aléatoire organisé. On règle finement les protocoles, et puis… on laisse le réel lancer les dés.
Dans ce vide contemporain, le lien entre l’effort et le résultat se rompt. C’est le grand découplage. Une fortune en crypto, une silhouette sous Ozempic, une gloire TikTok : quand la récompense s’obtient sans le chemin, les grands récits se dissolvent. C’est la « mémification » du monde, où la viralité devient la seule mesure de valeur, qu’il s’agisse de l’art, d’un memecoin à l’effigie de Trump ou des peluches Labubu qui propulsent Pop Mart au sommet de la Bourse. Nous n’achetons plus des produits, mais des fragments d’Internet, de nouvelles « mythologies », barthésiennes peut-être, mais surtout fugaces et spéculatives. Là encore, quand tout devient flux, métriques et protocoles, la réalité se met à produire des résultats sans récits. Et nous, à vivre des effets sans cause lisible.
Pendant que l’économie se gamifie et s’accélère, nos vies sont régies par des protocoles extérieurs qui nous reconfigurent de l’intérieur. Après des décennies de programmation par la malbouffe, voilà qu’on nous « déprogramme » via les seringues de GLP-1. Les infrastructures elles-mêmes mutent : alors que la Silicon Valley poursuit la singularité de l’IA, la Chine investit dans le réel – énergies, batteries, infrastructures. Le monde physique adopte la logique du code. Electric Tech Stack, New Stack of Money…, l'économie devient un empilement logiciel et la monnaie, un protocole, comme l'analysent Marieke Flament et Nicolas Colin dans notre chapitre Banque. Le pouvoir n'y a plus de centre : il circule dans des couches, des dépendances – ces fameux stacks. Dès lors, « Qui nous programme ? » devient la question existentielle de notre temps.
Face à cette déprogrammation, une seule réponse : reprendre le contrôle. Elle nous impose d’adopter un mot nouveau : l’agentivité – une agency très usitée dans les pays anglo-saxons. Notre capacité d'action sur le monde. Un muscle atrophié à réactiver à trois échelles : le corps d'abord (Alexandre Dana et Victor Fersing, chapitre Santé), puis nos environnements devenus « agentifs » qui orientent nos comportements (Jeanne Etelain, chapitre Villes). Et enfin parce que l'enjeu remonte à la racine, aux architectures qui gouvernent tout le reste. Anne-Sophie Dhiver, ex-Google aujourd’hui numéro deux de VIGINUM, a traversé cette ligne. Dans la partie Tech, elle prévient : la maîtrise de ces architectures est une condition de survie pour nos démocraties. Sans elle, c'est la fragmentation généralisée.
Faute de maîtrise, le réel éclate en archipels incompatibles. Les déserts assurantiels avancent, créant une géographie de l’inhabitable, et peut-être même un prochain « Lehman Brothers climatique ». Kyla Scanlon décrit « trois Amériques » qui coexistent sans se comprendre : celle des mèmes, celle de l’IA spéculative, et celle de l’économie du care – où le réel existe encore. Elle a forgé le concept de « vibecession », symptôme d’une déconnexion radicale entre indicateurs institutionnels et expérience vécue, poussant toute une génération vers le « déplacement aspirationnel » : l’abandon des grands projets de vie au profit de satisfactions immédiates.
Mémification, déprogrammation, fragmentation. Ces forces ouvrent des failles de sens, mais les failles sont autant de brèches. Dans les pages suivantes, vous découvrirez une somme de signes, d’innovations, et des personnalités qui déjouent les règles pour répondre aux désirs non articulés de l’époque. Quand les institutions échouent, l’agentivité radicale émerge sous des formes surprenantes : des DAO anti-calvitie aux guildes physiques, de la socialisation de l’énergie aux « quatrièmes espaces », de nouveaux laboratoires de contrôle se forment. C’est dans ce vide que s’engouffre une quatrième force, la plus humaine : le caractère.
Le caractère, non pas comme vertu morale, mais comme capacité à habiter les tensions existentielles. Comme actif stratégique. Le héros maîtrise le monde ; le caractère l’habite. C’est la mission de L’ADN : vous aider à cultiver cette posture. Joan Didion, qui a su engager sa propre subjectivité pour radiographier une Amérique déjà fracturée, l’écrivait en 1961 dans On Self-Respect : le caractère, c’est « la volonté d’accepter la responsabilité de sa propre vie ». C’est la source du respect de soi, une discipline quotidienne pour se rappeler qui nous sommes quand tout – la vibe, le slop, les protocoles – pousse à l’oubli. Sans caractère, prévenait l’écrivaine, « on s’enfuit pour se retrouver soi-même et l’on découvre qu’il n’y a personne à la maison ».
En 2026, le caractère est un acte de résistance contre l’optimisation. C’est la démarche de Matthieu Blazy chez Chanel, imposant la main et la matière avant l’algorithme. C’est le pari de Laurent Le Bon au Centre Pompidou avec son « moviment perpétuel ». Ce sont les pop stars Rosalía ou Lily Allen refusant le formatage de la dopamine culture pour proposer des œuvres denses et très personnelles où la gravitas reprend ses droits, sans rien céder de leur modernité. Ce sont le live et les rituels collectifs, des watch parties à la fan journey, derniers remparts au scroll infini.
Face au dérèglement climatique – ce « métascénariste » qui, malgré les dénégations, dicte l’agenda de notre temps –, il y a enfin la posture de Féris Barkat. De retour de la COP30, ce jeune homme vif-argent, cofondateur de Banlieues Climat et enseignant à la Sorbonne, ouvre notre édition 2026 et résume sa lutte par une oscillation vitale entre « l’amour et la colère ». Une tension qu’il nous appartient désormais d’habiter : la colère pour tracer la « généalogie de la blessure » et déconstruire des systèmes à bout de souffle ; l’amour pour tisser le commun et refonder le pacte social. C’est dans cet espace que l’Europe pourrait refuser d’être un bouc émissaire diplomatique ou un marché vassalisé, et où nos entreprises joueraient un rôle cardinal.
Barthes rêvait d’un degré zéro libérateur ; nous avons hérité d’un degré zéro par défaut qui menace de nous dissoudre. Mais toute page blanche reste une page à écrire. Les vides, les interstices des stacks, peuvent être génératifs. Pour résister à la vibe, au slop, aux protocoles, il nous faut être debout et agentifs. Avoir du caractère. Et le caractère, à l’inverse de la prédiction du token suivant, c’est peut-être cela : choisir de tenir ensemble la colère et l’amour.





Très beau texte, très inspirant, qui nous alerte sur les dangers d'un sentier glissant que nous empruntons tous de conserve et aveuglément. Tu nous invites à ouvrir les yeux et à reprendre le contrôle ! Merci Carolina.
Merci de votre lecture 🙂 Carolina