un homme devant des manifestants pro-palestinien

Harcèlement de rue et racisme : Sur YouTube le business de l’ « auditing » fait des clics

Ces créateurs de contenu d’extrême droite déambulent dans les rues et harcèlent mendiants, migrants ou personnes sous l’emprise de drogues afin de mieux démontrer le déclin de leur pays.

« Je me promenais à Stockport et une bande de communistes qui puent, brandissant des drapeaux du Hamas, sont en train de s’enregistrer au Britannia Hotel […] Je rigole, en fait ce sont des manifestants payés du mouvement "Stand Up to Racism". Ce n’est qu’une question de temps avant que je voie des nez crochus, des Trotski et des types à queue-de-cheval. » Voici comment commence la vidéo « STOCKPORT MIGRANT BARRACKS: English Manhandled & Arrested », publiée le 15 août 2025 sur la chaîne du youtubeur anglais Charles Veitch. Ce créateur de contenu, bien connu pour son racisme et ses théories du complot, est depuis plus de cinq ans ultra-actif sur YouTube, dans une niche bien particulière : celle de l’ « auditing ».

Les vues de la provoc'

Pour faire une vidéo d’auditing, il faut plusieurs éléments. Tout d’abord, un créateur de contenu qui se prend pour un journaliste citoyen et qui se donne pour mission de « montrer la réalité » ou de « confronter les opinions ». Il faut ensuite des quartiers pauvres, peuplés d’habitants immigrés, de personnes sans domicile fixe ou sous l’influence de l’alcool ou de stupéfiants. Plus le quartier est délabré, plus le créateur va filmer les gens, souvent sans leur consentement, ou les humilier verbalement. Vous pouvez aussi remplacer les rues mal famées par des manifestations. Si ces dernières sont organisées par l’extrême droite, le youtubeur posera des questions ouvertes, bienveillantes, et laissera la parole aux militants. Si la manifestation défend des idées féministes ou antiracistes, ou prend la défense des migrants, comme c’est le cas pour la vidéo de Charles Veitch, alors le créateur ira à la confrontation verbale, voire à l’agression physique.

Sur ce segment, plusieurs créateurs, majoritairement britanniques, sont en concurrence. Outre notre complotiste, on peut citer DJEMEDIA, qui joue également sur le « reportage de rue » sensationnaliste et dont les titres de vidéos font souvent référence à des « zones de guerre » ou des « zones de non-droit », remplies de « crackies » (accros au crack) et de « feral females » (une insulte sexiste pour désigner des travailleuses du sexe). Dans un registre adjacent qui se veut plus "légaliste", Auditing Britain, LB Audits ou AY Audits, sont aussi des références sur YouTube. Leur spécialité consiste à filmer des endroits publics ou des lieux plus sensibles, comme des commissariats, des sites industriels ou des hôtels accueillant des migrants, parfois à l’aide d’un drone. En surface, leur objectif est de documenter la conformité et la sécurité de ces lieux, mais, en général, il s'agit de faire passer un message politique.

Un format au service de l'extrême droite

Flirtant constamment avec les limites du droit et la patience des quidams ou des policiers qu’ils filment sans leur consentement, ces créateurs cherchent à susciter la tension et le malaise. Se positionnant comme justicier qui dénonce un soi-disant état de décrépitude du pays ou des institutions, ils génèrent surtout des confrontations verbales et parfois physiques avec les passants. Ces vidéos produisent des émotions négatives, la colère ou l’indignation, qui attirent les vues. Plus le créateur de contenu est confronté à ce qu’il considère comme des éléments étrangers et criminels (les deux étant toujours associés), plus les commentaires vont dans son sens et plus les vues s’accumulent. Pourtant, ces youtubeurs sont bien souvent considérés comme des plaies qui enflamment les débats, et leurs frasques font régulièrement l’objet d’articles dans la presse locale.

Si un phénomène similaire existe aux États-Unis, il semble se jouer différemment en France. L’idée de filmer des lieux publics dans un soi-disant objectif d’audit n’existe pas vraiment chez nous, mais on peut rapprocher le concept des « reportages de rue » filmés par Vincent Lapierre ou Jordan Florentin, deux créateurs de contenu qui se prétendent journalistes sans avoir la carte de presse et dont le travail consiste à venir filmer. Que ce soit à son compte pour Lapierre ou pour le média de propagande d’extrême droite Frontières pour Florentin, les deux créateurs se sont spécialisés dans des formats de micro-trottoir tendant souvent à la confrontation idéologique. Le premier fait souvent passer le même message pessimiste de crise profonde que les chaînes britanniques, tandis que le second se met en scène dans des manifestations organisées par la gauche avec l’espoir de déclencher de la violence verbale et physique à son encontre. Dans les deux cas, l’objectif est identique : produire un récit politique catastrophiste propre à susciter l’indignation.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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