Trois femmes de dos dans le désert

La nouvelle quête du luxe : se couper de tout, sauf de soi

© Cottonbro

Entre vues spectaculaires, scénographies immersives et expériences spirituelles, les adresses d’exception attirent une clientèle fortunée dans le désert. Que vient-elle y chercher ?

Claire Marie est coach de fitness. Installée en Arabie saoudite, elle a posté sur son compte Instagram une vue spectaculaire et un message lapidaire : « Lost in the desert. Don’t send help. » Ce jour-là, elle se trouve dans une superbe suite, dans un complexe hôtelier situé au creux de 22 000 km² d’une ancienne oasis, 95 villas sont nichées. « Fabriquées à partir de matériaux biologiques d’origine éthique », toutefois parfaitement climatisées, chacune offre une vue imprenable au choix, sur les canyons, les falaises ou le ciel pur du désert. Claire Marie est dans les paysages sublimes qui entourent Habitas, à AlUla, l’hôtel réputé être le plus « instagrammable » d’Arabie saoudite.

Less is more

« Il existe tellement d’hôtels qui créent de magnifiques ambiances, mais ils pourraient presque être interchangeables, non ? Mais ici, cela ne ressemble à aucun autre endroit que j’ai vu ou expérimenté », déclare Claire Marie, qui prépare déjà un deuxième séjour dans ce spot « indescriptible ». En famille, cette fois, avec ses deux ados et sa petite fille. « La vie passe si vite… Je cherche toujours des expériences qui laisseront la plus forte impression et de beaux souvenirs. » Expérience. Le terme est devenu le mantra officiel de l’hôtellerie de luxe, et s’applique à tout : spa, dégustation, cocktail... Habitas AlUla pousse le curseur « du luxe expérientiel » encore plus loin. Land art dans les dunes, méridiennes d’observation céleste, trampolines, balançoires suspendues dans les canyons, balades en montgolfière, cinéma en plein air, yoga au soleil levant... Une oasis de luxe version Burning Man, à moins d’une demi-heure de sites classés au patrimoine mondial de l’Unesco. Claire Marie apprécie la richesse de la proposition, avant de temporiser : « Honnêtement, le cadre est tellement beau que vous pourriez juste vous asseoir sur la terrasse de votre villa ou sur votre transat et regarder les rochers des canyons toute la journée... »

« À ce niveau de prix, je veux juste assez d’authenticité. Mais pas trop. »

Sara elle aussi est maman. Elle vit avec son mari, diplomate, et ses trois enfants dans une résidence d’expats à Jeddah. En visio depuis une plage de la capitale saoudienne, un nourrisson lové sur l’épaule, elle donne le contexte de sa visite à Habitas AlUla : « Se reposer. Faire un peu de spa, manger bien, et ne pas avoir à s’occuper des enfants ! » La jeune femme salue les efforts du site en termes de responsabilité écologique dans un pays « souvent à la traîne sur ce point ». Ce qu’elle a le plus apprécié ? « Le restaurant », évalue-t-elle sans hésiter. « En Arabie saoudite, c’est extrêmement difficile de trouver une cuisine de qualité, saine, du genre ferme à l’assiette. Et là, très sincèrement, c’est un sans-faute. » Sara tient un blog sur sa vie de maman européenne au Moyen-Orient. Elle analyse son séjour d’un œil expert : « Ils ont fait un travail extraordinaire. On a l’impression d’être dans un site ancien, mais rénové, avec des cafés de luxe, des restaurants haut de gamme. Ça coche toutes les cases pour une consommatrice comme moi : un peu d’histoire, un peu de spiritualité, un peu de local. Juste ce qu’il faut. » Pour le « luxe de l’âme », elle s’enflamme moins : « Est-ce que c’est cool de prendre un bain sonore ? Oui, mais bon... c’est très new age. Je n’y crois pas trop... » Idem pour l’authenticité : « On est quand même très loin de la vraie culture saoudienne. On a l’impression d’être dans un autre pays, mais sans les inconvénients comme trouver un taxi ou être face à des personnes qui ne parlent pas anglais. » Et la mum-bloggeuse en convient : cela n’est pas pour lui déplaire. Elle sourit, s’excuse quand même de son « cynisme » : « Très sincèrement, est-ce que je veux m’immerger complètement quand je fais une retraite bien-être ? Non. À ce niveau de prix, je veux juste assez d’authenticité. Mais pas trop. Pas si cela me sort de ma zone de confort. »

« Ils viennent avec un stress. Une insensibilité. Une soif de réel »

Changement de décor : direction savane namibienne. Sur un plateau surplombant ce spectacle naturel unique, Habitas propose ici des « retraites de respiration » de six jours autour de la pratique du Deep Breathing. Elles sont animées par Silke Hartmann, « coach en respiration » et « formatrice en souplesse ». Coupe courte élégante et maintien de danseuse étoile, cette pro du « breathwork safari », pratique qui mêle musique, respiration et méditation en pleine nature affirme qu’elle rencontre toutes sortes de gens. « Ils ne savent pas exactement ce qu’ils cherchent. Mais ils viennent avec un stress. Une insensibilité. Une soif de réel. On leur propose une safe place. Et ça répond à quelque chose d’inexprimé en eux. » Silke, assistée d'une autre experte, encadre des groupes de 18 à 22 personnes à qui elle réapprend littéralement à « respirer » grâce à son « approche holistique enrichie d’une touche africaine ». Le ticket d’entrée pour 7 jours en pension complète est annoncé entre 3 900 et 4 200 euros. Ici, pas de posts intempestifs : les participants sont invités à laisser leurs téléphones dans leurs luxueux lodges, perdus en pleine nature. Au programme : marches silencieuses dans la brousse, observation de la vie sauvage.

« Ils se reconnectent avec eux-mêmes, avec la nature, avec la vie », poursuit Silke qui se souvient : « Une participante m’a dit : Pour moi, le vrai luxe ici, c’est juste de suivre. Elle était heureuse de se réveiller le matin, de trouver les trois points du programme posés sur son lit. Et de simplement se laisser porter. Sans avoir à penser ou planifier. »

VIP sur territoire sacré

Comme les élèves de Silke, Jessica et sa famille ne savaient pas trop à quoi s’attendre quand ils ont débarqué à Longitude 131°, le camp de luxe le plus célèbre d'Australie, seize pavillons dressés comme des campements nomades dans les dunes rouges du désert central.

« Nous ne sommes pas vraiment le type de famille à venir dans un endroit pareil », affirme cette jeune photographe, originaire de Sydney. Mais pour fêter les 60 ans de sa mère, ce glamping au « luxe discret » en lisière d’un célèbre parc national de l’outback australien leur a semblé « idéal ». Dès son arrivée, la famille se sent privilégiée : « On se réveille, et par la fenêtre, on voit le mont Uluru. » Un carré VIP avec vue sur la montagne sacrée des Aborigènes.

Longitude 131° est géré par la société Baillie Lodges, dans le cadre d’un bail passé avec la communauté Anangu, propriétaires ancestraux du site. Entre randonnées et histoires transmises par les guides initiés aux récits aborigènes, Jessica et ses proches « s’immergent à fond ». « C’était comme un vortex. J’étais tellement inspirée que je n’ai pratiquement pas touché à mon téléphone. Même en voiture, je ne mettais pas mes écouteurs. Je regardais par la fenêtre. Pas besoin d’autre chose. » La jeune femme apprécie particulièrement la place laissée à la culture locale, qui, avec le cadre unique, sert de liant à l’aventure familiale : « Chaque soir autour de la table, on parlait de ce qu’on vivait, de ce qu’on pensait de la culture. Cela a déclenché plein de conversations passionnantes, que l’on n’aurait jamais eues autrement. »

Son séjour a profondément marqué Jessica. Mais elle ne s’attache pas à la partie purement matérielle de celui-ci. « Avant, je ne comprenais pas ce qu’on allait chercher dans le désert. Maintenant, je sais. Tout y est plus intense. Ce genre d’endroit te sort de ta bulle et te rappelle à quel point le monde est vaste. » La jeune femme aimerait réitérer l’expérience. Mais à sa manière. En tenant compte de ses moyens financiers. « Peut-être en van. Ou en camping. » De sa parenthèse dans ce territoire haut de gamme, elle a ramené une série de photos visibles sur son compte Instagram. Aux éternels clichés pris de dos sur fond de dunes, la photographe a préféré une série de portraits de ses proches. Au second plan, la montagne millénaire et sacrée se dresse, comme pour eux seuls. Une autre idée du luxe.

Discutez en temps réel, anonymement et en privé, avec une autre personne inspirée par cet article.

Viens on en parle !
commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire