Portrait de Zoé Vayssières Candelon, Artiste et auteur

Zoé Vayssières-Candelon est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.
Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?
Z.V. : Être une femme, une petite-fille, une fille, une mère, une artiste. Pendant mes études aux arts déco (ENSAD) les femmes étaient en large majorité, puis dans la vie professionnelle ça s’est inversé. Ma grand-mère n’avait ni droit de vote, ni compte en banque. Ma mère m’a dit : sois indépendante. En tant qu’artiste, je questionne notre mémoire collective, son tri, ses déformations et notamment celle des femmes éclipsées. Si un travail médiatique et de fond est en cours sur ce thème aujourd’hui, il se concentre sur des périodes récentes et essentiellement circonscrit à nos pays… Je crée des lignées d’éclipsées remontant jusqu’à l’antiquité, afin de montrer une invisibilisation cyclique, puis je ramène leurs noms dans l’espace public sous forme de sculptures monumentales et de performances.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?
Z.V. : Découvrir de nouveaux destins de femmes oubliées : chercher, creuser, déterrer, lire, apprendre, plonger dans leur vie, leurs œuvres, puis les partager avec le public. Pour cela j’utilise deux médiums : des sculptures en bronze ou cuivre, souvent publiques, gravées de noms ; et des performances à la craie, à même le sol, effaçables. L’une est permanente, l’autre éphémère. Deux formes, reflets des fonctionnements de notre mémoire : l’une s’ancre dans le temps, l’autre s’estompe, voire on cherche à l’oublier.
Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?
Z.V. : 2010, mardi, 6h15, Eurostar matinal, je suis la seule femme en wagon business. Choc, prise de conscience, passage à l’action : trouver des femmes dans des rôles qu’on ne leur attribue pas spontanément (fort des distorsions qu’opère notre mémoire collective). C’est ainsi que j’ai découvert Gabrielle Suchon, femme philosophe (née en 1631) prônant la liberté ; ou Ida Laura Pfeiffer, aventurière (née en 1797), osant un tour du monde à 50 ans ! Encore aujourd’hui, je vous invite à faire le test : combien de femmes en classe business au petit matin ?
Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retourné ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?
Z.V. : « Déjà vu » mais l’avez-vous vraiment lu ‘Une chambre à soi’ de Virginia Woolf ? Un écrit d’une pertinence, d’une richesse d’idées exceptionnelle et toujours actuel. Aussi lire le catalogue de l’exposition au MAMAC ‘Les Amazones du pop’ (Flammarion), aucun déchet dans le choix des œuvres (ce qui n’est pas toujours le cas quand on ne parle que de femmes) et une contextualisation sociale brillante. Enfin, le podcast ‘Femmes de Cinéma’ animé par Fabienne Silvestre (rencontrée au Shift) qui est en train de constituer un véritable set d'archives de femmes engagées dans ce métier.
Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?
Z.V. : L’IA va tout bouleverser, à nous de l’utiliser avec intelligence. Je pense par exemple qu’elle peut nous aider à faire un passionnant travail de mémoire… Depuis 2023, j’ai la chance d’être Executive Fellow à Harvard, où je développe ‘Deep Learning Memory’, un projet collaboratif qui réunit une artiste, des data scientists et des archives. Je me pose la question de comment cette technologie peut enrichir nos chemins de pensée ? L’IA générative pourrait-elle servir de prisme pour revisiter des chapitres de notre mémoire collective ? Après une expérimentation sur les débuts de Harvard au printemps 2024, je dialogue maintenant avec des archives en latin du XIIIe sur les débuts de la Sorbonne, inenvisageable sans IA (performance prévue aux journées du patrimoine 09/2026).
Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fier ?
Z.V. : Je fais régulièrement des performances : des femmes d’aujourd’hui tracent au sol, simplement à la craie, les noms de femmes d’hier. Elles inscrivent de manière éphémère ces noms d’éclipsées, afin de les rapporter dans l’espace public. Inspirée par la demande d’amis soutenant cette pratique sans pouvoir en être acteurs : le 8 mars 2025, nous avons réalisé une performance incluant des listes d’hommes ayant contribué à l’émancipation des femmes. Pour la première fois, des hommes écrivaient des noms de femmes, et des femmes écrivaient des noms d’hommes — en dialogue avec ces pères, époux, frères ou fils des femmes de mes listes — qui ont contribué, politiquement, juridiquement ou scientifiquement, à ce que les femmes fassent enfin partie intégrante de la société.
Performance réalisée à Paris sous la statue de Condorcet.
Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?
Z.V. : Chaque matin je lis quinze minutes de philosophie et dessine dans un carnet aux pages numérotées, une idée que je garde, qu’elle soit bonne ou mauvaise. Régulièrement j’y replonge et quand une idée revient au moins cinq fois, je la développe en grand format.
Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?
Z.V. : Six ans de vie en Chine m’ont appris que l’agilité était la plus belle des qualités : là-bas je n’avais pas le choix, analphabète et muette que j’étais. J’ai eu l’impression d’être embarqué dans un torrent et de ne pouvoir ni choisir, ni décider… Impossible de tracer une route en amont, de s’attacher à un projet, alors j’ai développé une méthode survie : être à l’affut, positivement ‘opportuniste’… on peut le nommer ‘Tao’ ou la philosophie chinoise au sens large. Bon, je le concède : pas simple à appliquer chaque jour.
Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors-norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?
Z.V. : De la stimulation, des sujets loin des miens, des gens que je ne rencontrerais pas autrement, en bref secouer mon fonctionnement, mes schémas de pensée, et ça marche très bien ! Chaque soirée m’ouvre des pans de réflexions.
Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?
Z.V. : Que les jeunes filles se disent que tous les chemins leurs sont ouverts. Qu’elles soient inspirées par des rôles modèles connus des livres scolaires, d’histoire, sur des bâtiments, des sculptures… Que cette invisibilisation historique des femmes s’arrête ! Actualiser la phrase de Virginia Woolf : « Imaginez que les hommes aient toujours été représentés dans la littérature sous l’aspect d’amants de femme et jamais sous celui (…) de soldats, de penseurs, de rêveurs ». J’espère que les mots gravés sur mes sculptures sauront donner confiance aux femmes qui en croisent le chemin et que la poésie de mes performances saura interpeller les passants. En adressant ce sujet des femmes avec poésie, j’espère, y faire adhérer les réfractaires.
Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?
Z.V. : « Le plus grand mal qui puisse arriver à une personne, c’est de perdre la liberté de penser, de juger et de parler… » Gabrielle Suchon, XVIIe.
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