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De la sagesse dans le business

De la sagesse dans le business
Introduction
Célèbre pour con concept “jugaad” (“innovation frugale”), le consultant Navi Radjou étend son raisonnement à l’attitude des nouveaux leaders, et plaide pour une “sagesse pratique”. Interview.

Vous faites partie des plus ardents défenseurs du concept d’économie circulaire. Dans votre dernier ouvrage, vous vous êtes davantage centré sur la dimension individuelle. Pourquoi ?

Navi RADJOU : Le concept d’économie circulaire est une approche orientée entreprise. Or, on ne peut pas changer un système sans changer ceux qui le composent. L’Homme a toujours été au centre de mes préoccupations. Je défends l’idée que l’innovation doit créer des solutions qui apportent de la vraie valeur à de vrais besoins humains. C’est rarement le cas, et c’est la source de tous les maux sociaux et économiques. Fondamentalement, l’Homme cherche à se dépasser, à se connecter à quelque chose de plus grand que lui. Comme il ne sait pas le faire, il achète, il consomme, mais l’Homme ne peut pas se réaliser sur ce seul registre. Nous avons des besoins légitimes, voire nobles, que nous tentons de satisfaire par des moyens inappropriés. Pour être efficace, l’économie circulaire (et de partage) doit passer par une priorisation des besoins.

Vous ne croyez pas à la logique proposée par la pyramide de Maslow ?

N. R. : Il s’agit d’un modèle très linéaire qui sépare nos besoins primaires et matériels de nos besoins dits secondaires qui le seraient moins. Il faudrait satisfaire les premiers pour pouvoir envisager de s’intéresser aux suivants. Cette logique individualiste est censée présider nos vies : d’abord je trouve un emploi, puis j’achète une maison… et une fois ces désirs comblés, je peux commencer à explorer des dimensions supérieures comme l’estime de soi et l’appartenance à une communauté. La nouvelle génération a une autre vision : il n’est plus question de grimper une échelle, mais de satisfaire, en même temps, des besoins matériels et des aspirations qui le sont moins. Il s’agit d’une approche moins dualiste, et qui relie davantage les individus au collectif. La génération Y a sans doute une conscience plus grande de la notion d’appartenance. Nous vivons une période charnière dans laquelle nous sommes confrontés à ce que j’appelle « des problèmes sans frontières » avec, entre autre exemple, les dégradations environnementales. Aussi, nous comprenons mieux le lien entre la quête individuelle et les causes collectives.

Vous appelez de vos vœux « le leader éclairé ». Qui est-il ?

N. R. : « Le leader éclairé » est capable de sublimer son intelligence pour donner la pleine mesure de son talent. Il considère la rationalité comme le premier cercle qui doit lui permettre d’accéder à d’autres dimensions. Le deuxième cercle serait sa capacité à tenir compte et à s’adapter au contexte dynamique afin de moduler son comportement, et à apprendre et à désapprendre continuellement. Au-delà, le troisième cercle correspond à sa noble cause, celle qui va donner du sens à ses actions, et lui permettre d’agir pour le bien commun.

Pour les entreprises, quelles sont les vertus de cette sagesse ?

N. R. : La grande force de la sagesse pratique réside dans sa capacité à accommoder différentes polarités, par exemple profitabilité et durabilité. Ces notions étaient souvent défendues par deux camps idéologiques opposés. La sagesse tend à résoudre ces tensions en posant la question un peu différemment : quelle est ma raison d’être ? Si nous utilisons la métaphore du monde biologique, une entreprise est comme greffée à une société : si elle n’est pas acceptée par celle-ci, elle sera rejetée et périra… Il est donc dans son intérêt vital de contribuer au bon développement de la société, et de ne pas considérer cela comme un acte de charité, mais comme un élément essentiel de son business model.

L’actualité ne nous porte pas à croire que la sagesse gagne du terrain.

N. R. : Le Brexit est la manifestation suprême des effets de la domination d’une intelligence fonctionnelle autocentrée privée de sagesse. La création de l’Europe a été le fruit d’une vision qui visait le long terme mais que personne n’a su porter. Le résultat est que chacun défend sa part du gâteau en perdant de vue la dimension de l’intérêt collectif. Alors même que nous entrons dans une ère de convergence et d’interdépendance, on voit fleurir partout des forces centrifuges. C’est pourquoi, plus que jamais, nous avons besoin de sagesse. Je ne crois plus qu’un homme puisse résoudre l’ensemble de ces problèmes seul, mais un réseau d’initiatives locales peut sans doute le faire.

La France, pays de Descartes, de la rationalité, peut-elle se réinventer une nouvelle sagesse ?

N. R. : C’est ce qui me fascine en France. Nous avons une très belle tradition de rationalité, une énorme profondeur philosophique aussi, et l’on ne manque pas d’ingéniosité. Mais tout cela est très compartimenté. Nous avons tous les ingrédients, mais c’est la recette qui nous manque. Aux états-Unis, ils n’ont pas les mêmes atouts, mais ils savent créer des recettes rapidement. Cependant, des changements sont à l’œuvre. Il y a dix ans, je n’aurais jamais cru que l’on parlerait de pleine conscience ou du domaine des émotions. C’était des sujets tabous dans le monde des affaires, mais maintenant il est plus accepté de les évoquer. C’est un sésame qui ne demande qu’à s’ouvrir. La jeune génération est en demande d’alignement entre l’être et le faire, elle cherche l’authenticité. Un P-DG ne peut pas parler d’altruisme dans des conférences et ensuite licencier des gens sans ménagement… Ce n’est plus possible : on doit incarner ses discours. Or l’être est à la source de toutes les actions et il est magique d’ouvrir la dimension de la personne. Cela nous permet, entre autres, de découvrir que l’on n’est pas si différents. Je crois que l’Europe en a besoin. Je crains pour les années à venir que les forces de divergence progressent. C’est pourquoi il faut créer de la convergence, pour montrer que l’on partage plus de points communs que de différences.


Cet article est paru dans la revue 8 de L’ADN – Navi Radjou est un de nos 42 superhéros de l’innovation. Votre exemplaire à commander ici.


 

Parcours de Navi Radjou

Franco-Indien. Diplômé de l’École centrale de Paris, il a étudié à l’École de management de l’université de Yale. Vice-président chez Forrester Research à Boston puis San Francisco, il est aujourd’hui installé à Palo Alto où il est consultant indépendant spécialisé dans l’innovation et le leadership. En 2013, Navi Radjou a reçu le prix Thinkers50 Innovation Award qui récompense les travaux de ceux qui changent nos pratiques d’innovation.

 

Bibliographie de Navi Radjou

Prasad Kaipa, Navi Radjou, Donner du sens à l’intelligence. Comment les leaders éclairés réconcilient business et sagesse, Diateino, 2016.

Navi Radjou, Jaideep Prabhu, L’Innovation frugale. Comment faire mieux avec moins, Diateino, 2015.

Navi Radjou, Jaideep Prabhu, Simone Ahuja, L’Innovation Jugaad. Redevenons ingénieux ! Diateino, 2013.

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