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Carrie Bradshaw en train de travailler

Faut-il une grève des transports pour que les entreprises considèrent enfin le télétravail ?

Le 4 avr. 2018

Culte du présentéisme, manque de confiance ou d’outils : les freins au télétravail sont multiples ! Pourtant, de gré ou de force, les entreprises vont vite devoir prendre la mesure des avantages et des opportunités.

Ça ne vous aura pas échappé : la SNCF est en grève ! Depuis l’annonce de ce mouvement social national, la twittosphère s’emballe. Parmi tous les messages publiés sur le sujet, plus de 2 000 sont en lien avec un autre phénomène de société : le télétravail.

Laëtitia Vitaud, experte sur les sujets de l’avenir de l’emploi, du travail et des organisations, rappelle qu’en France, la pratique du télétravail est loin d’être démocratisée – sans compter qu’il est difficile de vraiment la « quantifier ». Les chiffres donnés par le Ministère du Travail – « 61% des Français aspirent au télétravail, pourtant il n’est une réalité que pour 17% d’entre eux » - sont à prendre avec des pincettes dans la mesure où ils ne se font l’écho que d’une pratique institutionnalisée dans les contrats. Or, dans bien des cas, il peut s’agir de négociations au jour le jour avec les managers pour différentes raisons ponctuelles (« RDV avec le plombier », « grève de cantine »… ou « grève des transports »).

« Le problème, c’est que les gens n’envisagent pas le télétravail comme un continuum : pour eux, c’est tout ou rien. »

Les opposants au télétravail s'insurgent moins contre la pratique que contre sa généralisation. « Il ne faut pas voir le sujet comme quelque chose de radical : en général, l’idéal, c’est de faire 30% à 40% de ses semaines en télétravail ». Laëtitia Vitaud insiste sur l’importance de faire les choses de manière progressive : avant de généraliser, il s’agit d’y aller un pas à la fois, de négocier une journée par-ci, par-là. Les entreprises ne sont plus tenues de créer un avenant au contrat de travail pour proposer le dispositif à celles et ceux qui voudraient en profiter. « La difficulté, c’est qu’on appréhende la journée de télétravail sous un angle institutionnel. A partir du moment où il faut formaliser les choses, on reste dans un rapport au lieu de travail assez rigide… Alors qu’une approche plus flexible permettrait de faire face aux difficultés ponctuelles du quotidien ».

« La culture du présentéisme se teinte de modernité : on prône un soi-disant esprit d’équipe pour s’opposer au télétravail. »

En France, peut-être plus qu’ailleurs, la culture du présentéisme a la vie dure. Le middle management, notamment, a parfois tendance à penser que si on ne surveille pas un employé, il ne va pas travailler. « Ce qui est absurde ! Sans compter que l'on voit bien que certains se cachent derrière un écran sans rien faire en étant au bureau ». Évidemment, on n’exposera pas le sujet de la sorte aux équipes – auxquelles on préfèrera vanter les mérites d’une culture d’entreprise où les membres de « la team » doivent être soudés, ensemble, au quotidien. « On utilisera des mots anglais pour faire plus cool… Mais la réalité c’est qu’il y a un manque de confiance envers les salariés : on a peur qu’ils ne soient pas autonomes, qu’ils ne fichent rien ». La dérive directe de ce type d’attitude, c’est d’installer des logiciels capables de surveiller à distance, et parfois de façon très intrusive, un poste de travail qui ne se trouve pas au sein de l’entreprise. « C’est une vraie déviance : les personnes qui travaillent pour des centres d’appels doivent parfois partager leur écran en permanence avec leurs managers quand elles travaillent à domicile ».

« Les entreprises manquent parfois de confiance envers leurs employés… mais aussi d’outils pour sécuriser leurs données. »

Au-delà de ce frein « culturel », certaines entreprises craignent pour leurs données. « Elles mettent en avant leurs inquiétudes par rapport à la sécurité. C’est surtout qu’elles n’ont pas mis en place les bons outils : elles mettent du temps à se convertir au cloud ou aux plateformes ouvertes ». Slack, Trello, Facebook at work… mais aussi tout simplement Google Docs : les outils de gestion ouverts sont nombreux. « Mais pour certaines structures, la démarche n’est pas naturelle du tout. Dans l’administration, par exemple, on n’utilise absolument pas ces outils-là ». Ce qui est sûr, c’est qu’il est compliqué de se convertir du jour au lendemain, et que la phase d’adaptation peut demander plusieurs mois – comme l’explique Cécilia Durieu, directrice associée de Greenworking au micro d’Europe 1.

De son côté, Laëtitia Vitaud rappelle la nécessité d’être dans de bonnes conditions ergonomiques. « Ça ne marche que si l’on a un petit coin tranquille, une bonne chaise, et un environnement qui permet de ne pas dégrader la concentration ». Elle précise que certains individus ont du mal à associer leur logement à autre chose qu’au repos, à la détente ou aux loisirs. « Ils ont besoin d’un lieu séparé : ils peuvent aller au café, dans un espace de coworking… Mais le principal, c’est d’avoir des outils de synchronisation de l’information qui permettent à tout le monde d’être au courant de ce qui se passe ».

« À l’avenir, le télétravail représentera un avantage compétitif RH pour les entreprises. »

Quand on la questionne sur le futur de l’emploi, Laëtitia Vitaud ne prédit pas une généralisation de la pratique. Mais elle pense que petit à petit, les entreprises vont être forcées d’être plus flexibles : « il y a beaucoup de tensions sur le marché, à tel point que ça devient un argument de recrutement déterminant. Parfois plus que le salaire ! »

Pour autant, cela ne veut pas dire qu’il n’y aura plus d’espaces physiques. « Il faudra trouver la bonne combinaison d’espaces divers, qui s’imbriquent les uns aux autres. Il y aura les essentiels du bureau, de la maison, du coworking… le tout dans une dynamique qui repense notre rapport au temps et à l’espace de travail ».

« La grève des transports fait déjà bouger le sujet. »

En ce qui concerne la grève des transports, elle a le mérite de faire bouger les lignes. « La grève ne pourra évidemment pas permettre de surmonter tous les freins évoqués. Mais face à la perte de valeur engendrée, les managers deviennent naturellement plus flexibles dans leur approche du sujet ».
Le mouvement social aurait-il plus de poids que les politiques sur la question ? « Je ne suis pas certaine que le fait de légiférer puisse avoir un résultat plus puissant que la réalité de la situation. Sans compter que le télétravail répond souvent à un besoin au cas par cas… Il faudrait considérer chaque situation pour parvenir à un texte de loi efficace. Ça susciterait un engrenage infernal et archaïque ».

Pourtant, ça n’empêche pas le gouvernement de prendre position :

« Ça a le mérite de faire discuter. C’est un peu comme les débats qui avaient entouré le droit à la déconnexion : c’était une démarche fructueuse qui a permis de faire avancer les choses ».

Ce n’était peut-être pas l’objectif premier… Mais on y pensera la prochaine fois qu’on sera bloqué sur un quai !


Données Twitter fournies par Visibrain, plateforme de veille des réseaux sociaux. 

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