Elvis Presley, Mr Beast et Peter Steinberger

IA et emploi : à qui profitera le grand boost de l’économie des mégastars ?

Elvis a ringardisé les joueurs de banjo. MrBeast a challengé TF1. Les géants de l'IA vont secouer tous les jobs, tous les secteurs. L'économie des superstars change d'échelle et c'est le moment de se poser les bonnes questions.

Cette année, pour la Saint-Valentin, l’entrepreneur autrichien Peter Steinberger a scellé une union particulièrement lucrative. « Je rejoins OpenAI pour œuvrer à rendre les agents personnels accessibles à tous », annonçait-il le 14 février dernier. Les conditions financières de l’accord n'ont pas été officiellement divulguées mais la presse spécialisée a fait circuler le chiffre d’un package à un milliard de dollars. Joli coup pour un homme qui reconnaît lui-même qu’il a lancé son projet OpenClaw, tout seul dans sa chambre, juste pour « s'amuser et inspirer les gens ». Ainsi se construit la légende de l’IA : quelques « mégastars » valorisent leurs compétences à des niveaux stratosphériques tandis que la majorité des travailleurs se demandent à quel moment les outils développés par ces « mégastars » vont leur piquer leur job. L'ère des médias de masse avait imposé « l’économie des superstars ». Celle des IA va accélérer et amplifier ce mouvement.

Winners takes all. Saison 2

« C'est un génie aux idées novatrices sur l'avenir des agents ultra-intelligents. » Ainsi Sam Altman justifie-t-il le milliard accordé à son nouveau poulain, Peter Steinberger. Mais Peter n’est pas le seul à bénéficier de cet emballement des rémunérations. OpenAI rémunère déjà ses employés mieux que n'importe quelle autre start-up technologique de l'histoire récente avec environ 1,5 million de dollars d’actions de l'entreprise. Sur ce secteur, la course aux talents a atteint des sommets. Du côté de Meta, pour attirer les meilleurs spécialistes, Mark Zuckerberg a proposé des centaines de millions de dollars, et dans certains cas également 1 milliard de dollars. Axios écrivait en août 2025 : « Mark Zuckerberg sort le chéquier comme un directeur général de la NFL qui vise le Super Bowl. » Mais ces rémunérations délirantes reposent sur des logiques technologiques et économiques structurelles.

En février 2026, l'analyste Dror Poleg faisait cette observation : « En 2004, Google avait besoin de 2 500 employés pour générer un chiffre d'affaires annuel d'un milliard de dollars. Aujourd'hui, Anthropic emploie 2 500 personnes et réalise un chiffre d'affaires annuel de 14 milliards de dollars. Même effectif. Production multipliée par quatorze. Vingt ans d'écart. » Et de conclure : « Il ne s'agit pas d'un décalage, mais d'une nouvelle relation entre les individus et la production économique. » En gros, la productivité par employé explose et justifierait que la guerre des talents batte son plein.

Superstars : mauvaise nouvelle pour les joueurs de banjo

L'économie des superstars n'est pas un phénomène nouveau. Il existait déjà à l'ère des médias de masse. En 1981, l'économiste américain Sherwin Rosen publie un texte fondateur : The Economics of Superstars. Sa question de départ était simple : pourquoi une légère différence de talent produit-elle d'immenses différences de revenus ? Pourquoi Elvis Presley peut s’offrir 32 Cadillacs alors que Bob, super joueur de banjo de Sumerton, a du mal à régler sa bière au comptoir ? Son explication tenait en deux mécanismes. D'abord, une superstar aurait des caractéristiques uniques qui la rendraient peu substituable : une fois qu’Elvis Presley est devenu The King, Bob a beau être super, il ne vendra jamais autant d’albums que lui, même s’il pratique des prix réduits. Ensuite, la technologie permet de reproduire le talent rare à coût marginal quasi nul et d’accélerer l'avantage d'Elvis : il peut servir le marché américain, mais aussi l'international, avec un seul enregistrement. Le n°1 part à la conquête du monde quand Bob doit se contenter d’animer la foire aux bisons de Sumerton.

Rosen observait ces mécanismes dans le spectacle, mais aussi l'édition, le sport. Il pressentait quelque chose de plus vaste. Le numérique lui a donné raison.

Prenons MrBeast, le plus gros youtubeur américain. Il cumule 454 millions de followers, une audience supérieure à n'importe quelle chaîne de télévision internationale, et à la population totale des États-Unis. Beast Industries a été valorisée à 5,2 milliards de dollars lors d’une levée de fonds fin 2025, résultat obtenu avec une équipe d’un peu plus de 250 personnes. Cette performance économique écrasante l'est encore davantage du point de vue du YouTubeur moyen. Seule une infime minorité (environ 0,3 %) d’entre-eux gagne plus de 5 000 € par mois.

Une logique cruelle, certes, mais que Bob le joueur de Banjo connaissait déjà. Car si le numérique a poursuivi les logiques de l'économie des superstars, il l'a surtout déployé sur d’autres marchés que ceux de la culture de masse. Prenons l’exemple de Chris Haroun. Sur Udemy, ce professeur réunit 1,5 million d'étudiants autour de ses cours. Un seul homme, une audience mondiale, sans établissement, sans campus, sans diplôme à accréditer : ici, c'est l'université qui voit sa rente menacée.

Quand les mégastars débarquent… elles posent de méga questions

Mais avec l'IA, l'économie des superstars accélère encore. Les géants de l'IA vont produire les mêmes effets, plus radicalement, à une vitesse sans précédent, sur presque tous les métiers de presque tous les secteurs.

Il faut bien comprendre l’ironie cruelle de l’histoire de Peter Steinberger. Valorisé un milliard pour son agent IA, Peter est payé pour créer des outils qui vont accélérer l'application de la mécanique superstar à tous les secteurs qui en étaient encore protégés. Les mégastars de l'IA ne sont pas seulement les grandes gagnantes du nouveau système, elles sont les ingénieurs d'un décrochage bien plus vaste. Chaque dollar levé par OpenAI, chaque recrutement à prix d'or chez Meta, finance la construction d'agents qui rendront reproductible l'expertise du juriste, du médecin, du comptable. Chacune de ces expertise avait de la valeur précisément parce qu'elle était rare, locale, non reproductible. L'IA supprime cette protection. Harvey AI conseille déjà des entreprises en droit des affaires avec une qualité comparable aux meilleurs cabinets, mais à une fraction du coût. Les tuteurs IA personnalisés s'adaptent en temps réel au niveau de chaque élève, disponibles 24h/24, dans toutes les langues. Etc,Etc.

Les marchés ont bien perçu l'ampleur de la menace. Le 3 février 2026, Anthropic a lancé un simple agent juridique et en quelques heures, c’est 285 milliards de capitalisation qui se sont évaporés. Thomson Reuters chute de 20 %, Publicis de 9 %, Capgemini de 6 %. Et ceci n'est pas seulement un signal sur l'emploi. C'est un signal sur les modèles économiques. Certes, les Bourses surréagissent souvent à court terme – CNN Business et Artificial Lawyer le notaient dès le lendemain. Mais elles envoient ici une alerte pour le long terme : la valeur se déplace, et les acteurs qui la captureront demain ne sont pas nécessairement ceux qui la détiennent aujourd'hui.

Le tout est de ne pas se tromper de sujets. « Combien de postes allons-nous supprimer ? », surtout si on rêve de faire « x14 sur notre productivité ? » sont des focales a très courtes vues.

Pour les individus comme pour les entreprises, la question devrait être : qu'est-ce que vous possédez - une compétence, une relation, une donnée, un contrat de confiance, que "Peter" n'est pas en train de travailler à reproduire ? L'ère des mégastars IA n'est pas seulement une menace pour les modèles existants. Elle nous invite à renforcer la valeur là où les agents ne sont pas encore. La fenêtre est grande ouverte sur ces questions. Pas indéfiniment.

Béatrice Sutter

J'ai une passion - prendre le pouls de l'époque - et deux amours - le numérique et la transition écologique. Je dirige la rédaction de L'ADN depuis sa création : une course de fond, un sprint - un job palpitant.

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