Zohran Mamdani avec son micro devant un truck hallal

Zohran Mamdani élu à New York : trois leçons qui devraient inspirer les politiques français

© Zohran Mamdani for NYC sur YouTube

Quand Mamdani fait de la politique, il ne fait pas qu’un excellent show sur les réseaux. Il écoute autant qu’il performe, transforme les likes en actions et mise sur une mobilisation dans la durée. Décryptage.

En plein hiver new-yorkais, un homme en costume cravate se jette dans les eaux froides de Coney Island. Face caméra, grelottant mais souriant, il déclare : « I'm freezing… your rent as the next mayor of New York City. » ( « Je vais vous geler… votre loyer en tant que prochain maire de New York. » ) La vidéo fait un carton. Sept mois plus tard, Zohran Mamdani, 34 ans, socialiste démocrate inconnu du grand public en février, est élu maire de New York avec près de 70 % du vote des moins de 30 ans. Un exploit. Un record. Depuis, une vague de candidats démocrates à travers les États-Unis copie l'esthétique Mamdani sur les réseaux. Ils ont raison. Celui que ses adversaires républicains avaient surnommé « Zohran The Moron », à traduire par « Zohran le crétin », a su troller les trolls de Donald Trump. Mais il ne faudrait pas réduire sa réussite à quelques saillies sur TikTok. Décryptage d'une performance sur l’art et la manière de remporter une élection en hybridant numérique et vie réelle.

@zohran_k_mamdani

I’m freezing…your rent as the next mayor of New York City. Let’s plunge into the details. #newyears #coneyisland #polarbear #nyc #Brooklyn #mayor #zohranmamdani #bk #bronx #queens #manhattan #statenisland

♬ original sound - Zohran Mamdani

Un super troll... mais pas que !

Des images fortes, un message clair et cash, Zohran Mamdani maîtrise la recette des vidéos qui cartonnent. En janvier 2025, il visite des food trucks halal de NYC, et micro à la main, interroge leurs gérants sur la hausse des prix. Il démontre au passage comment les procédures d'autorisation ont mené à une "Halalflation" (inflation des plats halal, nourriture de base pour les classes populaires). On le retrouve à pied, sillonnant Manhattan où, en chemin, il embrasse des dizaines de personnes, serre des mains et écoute les interpellations de chacun. Pas de grandes digressions sur ses idées et son programme. Il veut représenter les New-Yorkais et s'attaquer à leurs sujets de préoccupations – le prix des loyers ou celui des sandwichs.

Zohran Mamdani séduit avec une authenticité fédératrice en rupture par rapport aux discours MAGA plus volontiers sécessionnistes et belliqueux. Mais il est aussi capable d'adopter l'humour des forums et un goût décomplexé pour le combat – la "fight" comme dirait le président des USA. « Je pense que les démocrates ont trop longtemps hésité à attaquer », affirme au média Dissent Magazine Éric Stern, le cofondateur de FIGHT (dont on appréciera au passage le nom), l'agence qui a travaillé sur la campagne de Mamdani.

Illustration de ce mixte, les vidéos du candidat à la mairie se filmant en train de manger des chips Herr's. Il s’agissait d’une attaque directe et drôle, en référence à un scandale de corruption impliquant le maire sortant Eric Adams (un bénévole avait remis à un journaliste le même paquet de chips contenant une enveloppe de billets). Mamdani annonce de son côté : « J'ai quelque chose à cacher : on organise une chasse au trésor. » Une opération qui lui permettra de mobiliser des milliers de bénévoles.

Derrière les mèmes, les BDD et les datas

Il ne faudrait toutefois pas conclure que Mamdani a dérobé la mairie de New York en postant des vidéos sur TikTok. Capter l'attention des internautes, c'est bien. Mais transformer en bénévoles ou en donateurs les personnes derrière les likes, les partages, les commentaires, c'est là que ça devient intéressant. Et pour cela, il fallait une solide architecture. Gabriella Zutrau, stratège numérique de la campagne, a testé l'intégration de ManyChat, une plateforme généralement utilisée par les influenceurs. Chaque publication du compte Mamdani invitait les utilisateurs à commenter avec un mot-clé ( « GEL » sur la vidéo des loyers, « HALAL » pour l'inflation des food trucks...). Le bot envoyait alors automatiquement un message à l'internaute avec un lien sur une action concrète. De manière systématique, il s'agissait de récupérer les noms, e-mails et code postal, autant d'informations instantanément intégrées à la base de données de la campagne. Résultats : 10 000 nouveaux contacts en deux mois, pour un coût de 318 dollars ; plus de 144 000 messages automatisés envoyés, générant 45 000 clics sur les appels à l'action prioritaires (démarchage téléphonique, dons, inscription électorale). « Ce travail s'est principalement déroulé en coulisses, grâce à des outils et une infrastructure numérique discrète », note Dissent Magazine.

Pour entretenir un lien solide, notamment avec les plus jeunes, l'objectif était de sortir des plateformes. Et ce sont 100 000 bénévoles qui ont été ainsi mobilisés, IRL. Un chiffre colossal pour une élection locale, un exploit comparable à celui d'Obama en 2008. « L'équipe de Mamdani cultive une véritable culture de l'expérimentation, confie Gabriella Zutrau. Ils n'hésitaient pas à tenter de nouvelles approches si elles semblaient prometteuses. Car, au final, ce qui comptait pour eux, c'était l'excellence, afin de remporter l'élection et de mettre en œuvre leur programme. »

Viser à tenir : Our Time, ou l'art de ne pas lâcher

L'ultime innovation de la campagne de Mamdani c'est de miser sur l'après les élections. Le démocrate voulu éviter l'écueil d'Obama : laisser s'évaporer l'énergie militante sitôt la victoire acquise. L'erreur est connue, documentée, elle est presque devenue un cas d'école. En 2008, Barack Obama mobilise 2 millions de bénévoles pour accéder à la Maison-Blanche. Sitôt la victoire acquise, sous la pression du Parti démocrate, son équipe dissout l'organisation de campagne et transfère les données au DNC (Comité national démocrate) qui n'en fera plus rien. En quelques mois, l'énergie militante s'évapore. Bernie Sanders a ouvert une autre voie. Après sa défaite aux primaires de 2016, il avait lancé Our Revolution, une organisation destinée à maintenir la pression militante au-delà de la campagne. L'équipe de Mamdani a poursuivi sur ce modèle.

Dès décembre 2025 – avant même son investiture officielle – ses alliés créent Our Time. L'un des principaux objectifs : garder le lien avec les sympathisants et les bénévoles de la campagne. Our Time peut les cibler précisément par conseil municipal, assemblée d'État et circonscription fédérale. En quelques minutes, des milliers de citoyens peuvent ainsi être sollicités par SMS ou e-mail d'un appel à l'action : appeler le bureau d'un élu, assister à une réunion, manifester.

Une activation qui transpose les techniques des raids pratiqués dans le gaming au champ politique. Les élus locaux sont peu habitués à un tel niveau d'organisation mais pourraient être vite convaincus. La première action d'Our Time a été menée dès décembre 2025. Il s'agissait d'une campagne de porte-à-porte dans quatre arrondissements pour soutenir la taxation des plus riches afin de financer un système de garde d'enfants universel.

À Paris, où en est le modèle Mamdani ?

Le succès de la stratégie numérique de Mamdani a suscité l'intérêt des consultants et des partis du monde entier. Depuis juin 2025, une vague de candidats démocrates à travers les États-Unis copie son esthétique : micros-trottoirs, images dynamiques, vidéos courtes. Mais est-ce que la recette new-yorkaise prend en France ?

No offence. Mais reconnaissons que nos politiques ont un retard sur la forme et le fond de leurs vidéos en ligne. Même parmi les plus dégourdis. Prenons Sébastien Delogu, député LFI, candidat à la mairie de Marseille avec ses 481 400 abonnés TikTok. En ligne, il affiche une rhétorique politicienne classique : invectives, attaques frontales, langage militant. Karim Bouamrane, maire PS de Saint-Ouen, cumule 73 000 abonnés sur TikTok. Dans ses vidéos, il montre à quoi ressemble la vie d'un maire, mais donne rarement la parole à ses concitoyens. Quant à Rachida Dati, candidate LR à la mairie de Paris, avec ses 106 K de followers, elle parvient régulièrement à gagner sa part d'audience, on se souvient d'elle ramassant les poubelles : « Moi je serai la maire des résultats. » On peut sourire sur le storytelling - Rachida Dati montre un goût plus naturel pour les habits de luxe que pour les cirés jaunes - reconnaissons que l'image est forte. Il y a bien François Ruffin, notamment via son dernier documentaire – Au boulot – qui montre ses concitoyens et converse avec eux. Le contraste avec Mamdani est donc brutal. Côté Français, on fait le show là où Mamdani valorise ses contemporains et leur permet de passer à l'action. Par ailleurs, quels élus français ont mis en place une infrastructure qui transformerait les likes en mobilisation ?

@rachida_dati

Avec moi, Paris sera propre! 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. Les Parisiens n’en peuvent plus de la saleté de leur ville. Ils n’attendent plus des promesses mais des résultats. Je serai la Maire des résultats!

♬ son original - Rachida Dati

La France vit une situation qui peut être éclairée par le concept d'hyperpolitique proposé par le jeune philosophe Anton Jäger. Il définit l'hyperpolitique comme ce paradoxe d' « une politisation très élevée, mais faiblement structurée, peu institutionnalisée ». Selon lui, contrairement aux années 1990-2000 de forte dépolitisation, les citoyens ont aujourd'hui soif de politique. Les manifestations massives (retraites, Gilets jaunes), la participation électorale en hausse, les débats enflammés sur les réseaux : tout indique une « alphabétisation politique » sans précédent. Mais cette politisation ne trouve pas d'écho institutionnel. Les partis s'effritent, les syndicats perdent des adhérents, les structures organisées s'effondrent. « L'hyperpolitique produit des convulsions, rarement du pouvoir durable », écrit Jäger.

Mamdani a précisément réussi à résoudre cette équation : canaliser les élans des citoyens dans un projet de conquête du pouvoir mais aussi de sa mise en œuvre. Our Time transforme l'énergie militante diffuse en une organisation capable d'exercer une pression durable. En France, on ne voit rien émerger d'aussi efficace qui pourrait s'opposer à la montée des parties plus radicaux.

Béatrice Sutter

J'ai une passion - prendre le pouls de l'époque - et deux amours - le numérique et la transition écologique. Je dirige la rédaction de L'ADN depuis sa création : une course de fond, un sprint - un job palpitant.

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commentaires

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  1. Avatar Paul dit :

    Bon article ; cependant la "halalflation", n'est-ce pas clairement communautariste comme démarche et en opposition avec votre conclusion : "quelqu'un capable de prendre en main les sujets qui préoccupent les citoyens (...)" ? TOUS les citoyens ? Vraiment ?

  2. Avatar Anonyme dit :

    Arriver a faire passer Mandani comme un exemple pour nos politiques est risible si ce n'est dangereux..; ce type est le pire antisémite que la politique Américaine ait fait emerger. il est communautaire et extremement dangereux.

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