
Entre morale viriliste, hustle culture et honte mise en produit, Quittr s’est imposée comme l’une des apps anti-porno les plus virales du moment.
Fréquence de masturbation autodéclarée, avec horodatage précis de chaque session, type de contenus consultés, état émotionnel lié à ces consultations, extraits de journaux intimes ou bien encore âges et dates de naissance : voici, en substance, les données privées qui ont fuité de Quittr, l'une des applications anti-porno les plus populaires du moment.
D'après 404Media, qui relaie l'information, plus de 600 000 utilisateurs présents dans la base de données ont été exposés, dont environ 100 000 s'étaient auto-identifiés comme mineurs. Prévenue par le chercheur en cybersécurité qui a trouvé la faille, l'entreprise derrière l'application a laissé cette brèche ouverte pendant plus de trois mois avant de s'en occuper. Et quand on connaît le profil des créateurs, et l'idéologie qui est derrière Quittr, on n'est pas vraiment surpris.
No Fap et No Nut dans une appli
Lancée en 2024 par le Britannique Alex Slater, 20 ans, et l'Américain Connor McLaren, 23 ans, l'application a pour objectif d'aider les jeunes hommes à arrêter de consulter du contenu porno et à stopper la masturbation, et cumule déjà plus de 1,5 million d'utilisateurs. La plateforme est inspirée à la fois par les mouvements No Fap et No Nut November, issus des forums web, souvent masculinistes, mais aussi des « shamewares », ces applications religieuses en vogue dans les communautés chrétiennes et mormones qui reposent sur le sentiment de honte pour forcer les hommes à arrêter de se tripoter. C'est justement le sentiment dominant qui ressort de Quittr quand les utilisateurs appuient sur le « bouton de panique » de l'application. Ce dernier active la caméra frontale du téléphone pour renvoyer à l'utilisateur son image tout en affichant des messages comme : « Quelle est ton excuse cette fois-ci ? », « Tu vas le regretter, comme d'habitude. »
S'ils visent effectivement une partie des utilisateurs religieux, Alex Slater, qui se décrit comme « le prochain Logan Paul », et Connor McLaren ne cachent pas non plus leur envie d'aller chercher une cible qui leur ressemble, c'est-à-dire de jeunes hommes ayant soif d'entrepreneuriat et fortement inspirés par les prédicateurs modernes de la « manosphère » tels que Chris Williamson, Scott Galloway, Hamza Ahmed, Iman Gadzhi et les frères Andrew (Tate et Huberman). Ces gourous du Web considèrent tous l'usage, normal ou compulsif, de la pornographie comme un problème majeur chez les hommes de la génération Z.
Gamification de l'abstinence
Quand ils s'inscrivent, les utilisateurs sont soumis à un questionnaire d'une dizaine de questions pour calculer le taux d'addiction à la pornographie (on rappelle que le consensus scientifique reconnaît un usage compulsif mais pas une addiction). Les utilisateurs sont incités à raconter leurs sentiments après une session de masturbation, tandis qu'une série de messages est affichée, annonçant que la pornographie est une drogue, qu'elle détruit les relations ou nuit à la vie sexuelle. En 2024, la teneur des messages était bien plus orientée vers le masculinisme. Les utilisateurs étaient traités de « losers », la pornographie était qualifiée de « gay » tandis que le compte X de l'application expliquait que « les actrices porno ne devraient pas avoir le droit d'avoir des enfants ».
Une fois passé le paywall de 30 dollars par an, Quittr se présente comme une application très gamifiée basée sur les streaks d'abstinence. Les jours consécutifs d'abstinence sont récompensés par des niveaux ressemblant à des évolutions de personnages de jeux de rôle tandis qu'un « arbre de vie » fleurit au fur et à mesure de la progression. Des badges ainsi qu'un assistant thérapeute généré par IA complètent les fonctionnalités avec le bloqueur de sites « not safe for work ».
Votre vulnérabilité est un business
Derrière ce qui semble être un outil de mieux-être numérique, Quittr cache surtout une mécanique entrepreneuriale et financière particulièrement efficace. Lancée en août 2024 avec 3 000 dollars d’investissement initial, l’application générait déjà 250 000 dollars de revenus mensuels quatre mois plus tard. Elle tournerait aujourd’hui autour de 500 000 dollars par mois, avec une marge revendiquée de 90 %.
La croissance repose presque entièrement sur un dispositif d’influenceurs soigneusement organisé. Connor McLaren, dont le titre officiel est Head of Influencers, pilote un catalogue de partenariats sponsorisés à destination des créateurs de la manosphère sur YouTube et TikTok. Le mécanisme est simple : chaque vidéo renvoie vers l’application, présentée comme un outil de reprise de contrôle personnelle. À lui seul, le créateur de contenu Jeremiah Jones (700 000 abonnés) aurait ainsi généré 40 000 dollars de revenus en une journée après une vidéo sponsorisée cumulant près de dix millions de vues.
La stratégie des fondateurs est d'ailleurs bien connue puisque cette dernière est documentée presque en temps réel sur la chaîne YouTube d'Alex Slater, dans la pure tradition des entrepreneurs du Web comme Pieter Levels. Dans cette logique, Quittr apparaît moins comme un service de santé que comme un produit entrepreneurial classique qui a vocation à être revendu ou à attirer une levée de fonds.
Ce n'est donc pas vraiment surprenant que la faille de sécurité n'ait pas été prise au sérieux par les fondateurs et qu'aucun message public n'ait été adressé aux utilisateurs concernant ce grave problème de données privées. Cette absence de communication interroge et rappelle surtout la nature du projet : une plateforme construite autour d’un marché de la vulnérabilité masculine, où l’expérience utilisateur constitue avant tout une ressource économique. Quittr raconte surtout l’émergence d’une génération d’entrepreneurs à son image : rapide, virale, rentable, et fondamentalement peu regardante sur les dégâts qu’elle laisse derrière elle.





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