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Pour trouver l'amour, ce sera au bout du couloir (et pas avant demain soir)

Des étudiants bricolent des applis de rencontre en prenant l’exact contre-pied des géants du marché. Une petite mort pour les promesses du web ?

Chaque mardi soir, à 21 heures, des milliers d'étudiants chinois ouvrent leur téléphone avec fébrilité. Ils attendent le match de la semaine qui leur indiquera pourtant peu de choses : un nom, un pourcentage de compatibilité, une adresse mail. Rien de plus. L'appli s'appelle CampusDate. Elle est réservée aux étudiants de la très prestigieuse université SJTU de Shanghai. Créée en mars dernier par une bande d'étudiants, son succès a été si rapide qu'elle couvre désormais sept autres campus.

Deux mois plus tard, ils se voient presque tous les jours

CampusDate, c'est l'anti Tinder ou de ses équivalents chinois Momo et Tantan. Pas de photos, pas de swipe, un accès réservé aux étudiants de l'université. À partir de ces profils déjà bien homogènes, les correspondances sont établies par l'algorithme sur la base de cinquante questions : quels sont vos objectifs de vie, quel est votre rapport à l'argent, comment définiriez-vous une relation réussie ou, plus pratique, quels sont vos horaires de sommeil… ? Chez Solmate, appli concurrente lancée en mars 2026 par un étudiant de la tout aussi sélective Fudan University, les utilisateurs ne sont appariés que si leur compatibilité dépasse 80 sur 100. Ils doivent s'inscrire manuellement chaque semaine pour éviter, explique son créateur, que des gens oublient qu'ils sont inscrits et ne répondent jamais à leurs matchs.

Ce qui frappe, c'est le soulagement qu'expriment les utilisateurs. Au média Sixth Tone, une doctorante raconte qu'elle détestait les rencontres en ligne, ces heures passées à faire défiler des visages, ces choix fondés sur trois photos, tout cela lui paraissait aléatoire et stressant. Sur CampusDate, dès la première semaine, son match lui a proposé un étudiant en ingénierie. Le ciblage lui a semblé « incroyablement précis » : mêmes besoins affectifs, mêmes objectifs, même vision du partenaire idéal… Deux mois plus tard, ils se voient presque tous les jours et se sentent, dit-elle, « extrêmement à l'aise ensemble ». Un étudiant de Fudan défend de son côté le questionnaire à rallonge : « Quand on rencontre quelqu'un, certains défauts peuvent être masqués par des qualités, mais avec le temps, ils grossissent, » explique-t-il. Et sur ces plateformes réservées au campus, ajoute-t-il, « tout le monde est au même niveau ».

Ces applis ne sont pas une particularité chinoise. Aux États-Unis, Marriage Pact, né en 2017 sur le campus de Stanford, fonctionne sur les mêmes principes, un seul nom présenté et un questionnaire fouillé. L'appli couvre aujourd'hui 109 universités et près de 630 000 participants. Au Brésil, Umatch, lancée en 2020 et forte de plus d'un million d'utilisateurs, verrouille aussi l'accès aux seuls étudiants vérifiés et s'exporte aussi sur les campus américains. Plus parlant encore : en mars 2025, le mastodonte Tinder a lancé en Inde Tinder U, réservé aux étudiants d'un même campus, en vantant des rencontres aussi naturelles que de croiser quelqu'un « à la bibliothèque ou dans le couloir ».

De l'angoisse du swipe et des pots de confiture

Pour mieux envisager ce que ces applis renversent, il faut se rappeler comment ont été conçues celles qui les ont précédées. Les Tinder, Bumble et autres Hinge en Occident, ou les Momo et Tantan, en Chine, ont toutes appliqué aux rencontres amoureuses les valeurs cardinales du web : l'immédiateté, l'abolition des distances, la primauté de l'image. La recherche du partenaire était gérée comme un flux, avec un choix si varié qu'il semblait infini.

Jusqu'à épuisement. Car le choix infini est moins libérateur que prévu et la fatigue qu’il provoque a d'ailleurs été démontrée bien avant les applis. En 2000, deux chercheurs de Stanford et Columbia, Sheena Iyengar et Mark Lepper, publient dans le Journal of Personality and Social Psychology l'étude When Choice Is Demotivating. L'une de leurs expériences consiste à présenter un stand de dégustation composé tantôt de vingt-quatre pots de confiture, tantôt de six. Les résultats étaient étonnants. Les vingt-quatre pots attiraient plus de curieux, mais généraient dix fois moins d'acheteurs, 3% contre 30%. Plus contre intuitif encore, ceux qui ont choisi parmi les six pots se déclarent plus satisfaits que ceux qui ont tranché parmi les vingt-quatre. Sheena Iyengar écrira un ouvrage sur cette surcharge mentale du choix qui fera date dans les cours de marketing.

En amour comme au supermarché, trop de choix tue le choix ? La comparaison peut choquer. Mais elle résonne furieusement bien avec la swipe fatigue exprimée par toute une génération d'utilisateurs d'applis de dating. En transformant le désir en place de marché, les applis ont donné aux internautes le sentiment d'être des produits en rayon, notés, comparés, jusqu’à se sentir périssables voire carrément périmés et sans plus de valeur qu'un pot de confiture entamé. Cette lassitude se lit désormais dans les comptes. En 2025, Tinder a connu la première baisse de revenus de son histoire et son patron admet que ces applis intimident une génération gagnée par la swipe fatigue. Bumble s'est effondré de 90% en Bourse et sa fondatrice juge sa propre industrie « fondée sur le rejet et le jugement ».

Le web est mort, le swipe l'a tué

Les applis qui émergent dans les universités ont été conçues par une génération d’étudiants brillants qui a envie de tirer le meilleur parti des algorithmes – leur efficacité, leur objectivation des valeurs profondes, le traitement de grande masse de données… mais sans en payer le coût – leur caractère addictif ou la suprématie de l’apparence… Structurellement, elles bénéficient d’énormes avantages. D’abord, elles attirent une population qui a une certaine homogénéité, des jeunes gens plein d'avenir, en quête d’un partenaire pour la vie. Par ailleurs, elles n'ont pas à se soucier de recruter et surtout de retenir leurs usagers puisque chaque rentrée universitaire leur livre une nouvelle cohorte de cœurs à prendre. Libérées de cette nécessité, elles peuvent viser la satisfaction de leurs inscrits plutôt que leur rétention.

Ces particularités leur permettent de répondre aux attentes de leurs utilisateurs. À l'épuisement du swipe, elles opposent un rendez-vous par semaine. À la superficialité du tri par photo, des questions qui touchent aux valeurs essentielles. À l'angoisse du choix sans fin, le soulagement de n'avoir qu'une personne à considérer vraiment. Et au ghosting, une forme de contrat tacite : on peut se croiser dans les amphis et si on n’a pas envie de se trainer une sale réputation, chacun se doit au moins une réponse. By design, pas mal de mauvaises surprises sont ainsi évité.

L'amour à la papa... c'était pas si mal

Toutefois, en se construisant à l'exact opposé des promesses du web, le dating des campus grave aussi dans le code les bonnes vieilles règles de la reproduction sociale. Il ne s'agit plus seulement de limiter le choix, mais de le rationaliser sur des critères qui fleurent bon la vie d'avant Internet. On choisit un partenaire géographiquement proche certes, mais on s'assure surtout qu'il bénéficie du même niveau d'études, du même potentiel pouvoir d'achat et qu'il est doté de la même vision de la vie.

En Corée du Sud, l'appli SKY People, du nom des trois universités les plus prestigieuses du pays, pousse la logique jusqu'à son terme. Elle n'accepte les hommes qu'après vérification de leur diplôme et de leur employeur tandis que les femmes, elles, sont jugées sur leurs photos. La sélection par le mérite d'un côté, par l'apparence de l'autre, un utilisateur la décrit comme l'échange le plus cru qu'il ait connu entre la réussite financière d'un homme et le physique d'une femme. On a pu rêver que le web renouvèlerait les codes de la rencontre amoureuse. Il va falloir s'y résoudre, quelle que soit sa formule, l’algorithme peut, au mieux, les automatiser.

Béatrice Sutter

J'ai une passion - prendre le pouls de l'époque - et deux amours - le numérique et la transition écologique. Je dirige la rédaction de L'ADN depuis sa création : une course de fond, un sprint - un job palpitant.

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