
Du best-seller coréen aux hashtags TikTok jusqu'aux tapis rouges d'Hollywood, l'amitié féminine s'impose comme un nouveau modèle de vie. La société ne sait pas encore quoi en faire.
« Se marier me semblait la chose la plus insensée à faire. » C’est sur ce constat que s’ouvre le petit livre Deux femmes vivant ensemble, un best-seller coréen datant de 2019 qui vient d’être traduit en anglais. Ses autrices, Kim Ha-na et Hwang Sun-woo racontent leur lien d’amitié et comment elles ont décidé d’acheter ensemble une maison pour vivre sous le même toit. Leur histoire a commencé sur Twitter. Toutes les deux affichent une quarantaine épanouie, ont construit leur vie dans la rat race de Séoul, à comprendre qu’elles ont beaucoup donné à leur boulot en se tenant résolument éloignées du mariage et, au-delà, de toutes relations amoureuses. La première est copywriter, la seconde journaliste de mode. Elles ne forment pas un couple, et pour parler de la cellule familiale qu’elles forment, elles ont élaboré une formule : W₂C₄ à traduire par Two Women, Four Cats. Le succès international de Deux femmes vivant ensemble touche un point sensible. En 2026, l’amitié entre femmes occupe une nouvelle place qui pourrait s’affirmer au détriment des relations amoureuses.
L’ère du boyfriend is over !
« Est-ce embarrassant d'avoir un petit ami maintenant ? » s’interrogeait en octobre 2025 la journaliste anglaise Chanté Joseph dans Vogue. Elle constatait qu’être en couple n'est plus un objectif de vie. Pour les jeunes femmes, il serait devenu « plus valorisant de se revendiquer célibataire ». Même celles qui sont en couple préfèreraient quitter « le Pays des Copains », cette construction en ligne où leur identité semble centrée sur leurs partenaires, « une situation rarement inversée ». Bref. Étaler son bonheur amoureux à coups de selfies à deux, ce serait comme prétendre se nourrir d’avocado toasts : l’aveux qu’on est resté bloqué dans le monde pré-Covid.
Le succès de l’article de Chanté Joseph a été aussi puissant et inattendu que celui de l’essai coréen de Kim Ha-na et Hwang Sun-woo - 5,7 millions de reprises sur TikTok, et 100 000 nouveaux abonnés sur ses différentes plateformes : « J'ai été interviewée par des médias du monde entier. Mon visage était partout, mon nom écorché dans de nombreux dialectes. On m'a arrêtée pour me demander des photos. On m'a qualifiée de voix des femmes célibataires, de Carrie Bradshaw en herbe, de sorcière ! »
« Moi je préfère les filles, les femmes, les meufs…»
Dans La Guerre de Sexcession (Arkhe Éditions, 2025), l’essayiste français Vincent Cocquebert documente les racines de l'éloignement des attentes entre hommes et femmes. Selon lui, le mouvement s'est enclenché depuis la fin des années 2000, et les jeunes générations ont grandi dans des sphères antagonistes, nourries de récits divergents. Les femmes « ont pris de l’avance dans la façon d’habiter le futur » tandis que les hommes seraient empêtrés dans « une grammaire masculiniste, chargée de ressentiment ». Pew Research révélait en 2025 que seules 61 % des lycéennes américaines veulent se marier, contre 74 % des garçons. Depuis 1993, les filles ont décroché de 19 points tandis que les garçons, eux, n'ont presque pas bougé.
Mais la journaliste Johanna Cincinati, autrice de l’essai Elles vécurent heureuses (Stock, 2024) va plus loin. « Mes amitiés avec les femmes sont les relations les plus profondes de ma vie », écrit-elle. Autrement dit, l'amitié féminine n'est pas à prendre pour le consolation prize du couple. Le lien électif entre femmes mérite d'être traité comme un idéal de vie à part entière, pas comme un pis-aller, une parenthèse entre deux histoires d'amour.
Pourtant, le statut des amitiés entre filles peine à être considéré. Dans une étude parue dans le Journal of Family Communication en décembre 2025, des chercheurs soulignaient même un déficit de vocabulaire. Faute d'un langage propre, les femmes empruntent au registre romantique pour décrire leurs amitiés : partenaires, âmes sœurs, famille choisie. « Elles savent ce qu'est un partenaire romantique. Elles peuvent en déduire ce qu'est un partenaire platonique », concluent les auteurs.
#platoniclifepartner, #girlhouse, #chosenfamily…
C'est sans doute parce que les mots n'existent pas encore que les hashtags fleurissent sur les réseaux sociaux. Sur TikTok, les femmes ont commencé à inventer un vocabulaire. Les hashtags « partenaire de vie platonique » (#platoniclifepartner), « maison entre filles » (#girlhouse) et « famille choisie » (#chosenfamily) cumulent des dizaines de millions de vues. Une utilisatrice a filmé le moment où elle épouse légalement sa meilleure amie pour accéder aux droits que ce lien ne lui offre pas autrement : être considéré comme la conjointe en cas d’urgences médicales, pouvoir souscrire à des assurances communes ou prétendre à un héritage... Des centaines de milliers de personnes ont regardé cette vidéo sans trouver ça bizarre. Beaucoup ont commenté qu’ils avaient le même projet.
Après les hashtags, les paillettes
En novembre 2025, la comédie musicale Wicked : For Good est sortie. Le New York Times présentait le blockbuster en ces termes : en plus de ses résonances politiques, le film est l’histoire de « deux meilleures amies pour toujours ». Et toute la promotion du film a insisté sur cette dynamique. Pendant des mois, Cynthia Erivo et Ariana Grande, les actrices qui incarnent les deux héroïnes, ont offert le spectacle d’une complicité bienveillante et protectrice. Cette relation a provoqué des milliers de commentaires acerbes sur la nature ambiguë de leurs liens – s’agissait-il d’une homosexualité refoulée, cachée ou d’une emprise ? Cynthia Erivo résumait dans une interview à Stylist : « On parle si peu de l'amitié platonique féminine qui est profonde et réelle, alors qu'elle existe partout. On n'a pas l'habitude de la voir en public, devant les caméras. Quand les gens voient un lien fort entre deux femmes, ils n'ont que deux cases : la performance ou l'histoire d'amour. » En remettant en cause la centralité de l'union homme-femme, l'amitié féminine dérange et cette gêne expliquerait pourquoi, de Séoul à Hollywood, quelque chose cherche à se nommer sans y parvenir tout à fait. Donner un mot à ce lien, ce serait lui accorder un statut. Et ça, collectivement, nous n'y sommes pas encore.






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