
Ils ne craignent pas d'être remplacés par l'IA. Ce qu'ils pourraient craindre, en revanche, c'est de ne plus pouvoir s'en passer. Et de ne plus savoir où et quand arrêter de bosser.
La thèse tourne en boucle : l'IA va tuer l'emploi, détruire nos compétences, remplacer les humains. Pour en avoir le cœur net, nous avons interrogé ceux qui l'utilisent le plus, depuis longtemps, quotidiennement et à très haute dose. Ce qu'ils décrivent n'a rien à voir avec le récit dominant. Aucun ne se sent destitué par la machine. Ils ressentent, au contraire, une sorte d'expansion d'eux-mêmes à la fois cognitive et créative. Tous parlent de puissance nouvelle, de territoires inédits et de plaisir. Et si danger il y a, il est là : non pas d'être dépassés par la machine, mais de ne plus savoir où s'arrêter avec elle.
Moins un boulot qu’un jeu
« Tu as une espèce de sentiment d'euphorie. La machine te pousse, et puis toi-même tu n’arrêtes pas d’avoir des idées. C'est ça qui est génial. » Depuis des mois, Julien, entrepreneur, fait coder ses projets par la machine. Il parle moins de gains de temps ou d'efficacité que de plaisir : « Quand j'étais petit, j'adorais les LEGO, pour moi, les IA, c'est du LEGO. » Gilles, fondateur de plusieurs startups, convoque aussi son imaginaire d'enfant. « Quand ça marche, il y a une sorte d'excitation, on a l'impression d'avoir des superpouvoirs. Tu as une baguette magique, tu fais apparaître un truc. Et hop, tu fais un autre mouvement, tu as un autre truc qui apparaît. » Il va même un peu plus loin : « Tu es dans la création. Tu as le complexe de Dieu. » Yann, consultant dans le retail, reconnaît les joies que lui ont procurées d'autres technologies : « Il y a cette sensation de l'illimité que j'ai eue en découvrant Napster ou Google, quand je me disais que je pourrais tout savoir. L'IA reproduit le même pattern. »
Geeks assumés, parfois de la première heure, aucun ne fait la même chose avec ses agents mais tous explorent des territoires nouveaux. Jérémy, consultant en data et intelligence artificielle, résume : « Une des choses fondamentalement nouvelles avec les LLM, c'est qu'ils permettent des montées en compétences pour être en capacité à piloter un exécutant d'un domaine. » Fabrice, enseignant-chercheur en théorie des organisations, se risque à la philosophie pragmatiste pour nourrir ses papiers de recherche, domaine qu'il n'avait jamais eu le temps ni les moyens d'approcher sérieusement. Gilles apprend en quelques semaines le DevOps, cette pratique qui vise à optimiser le flux de production des entreprises. Julien crée, entre autres projets, un outil de veille qu’il commence à commercialiser – il s'est inventé un métier.
Un travail sans borne
Décidément non, aucun n'évoque le grand remplacement par la machine. Au contraire, il est question d'une sorte d'expansion identitaire. Raphaël, dirigeant d'une agence de conseils, s'émerveille : « Mon cerveau peut gérer une connexion par semaine, maintenant, j'en fais 100 par jour. » Le plus dur serait de poser des limites. Car si tous ont l'impression d'élargir leurs capacités pour travailler mieux, dans les faits, ils travaillent plus, beaucoup plus, tôt le matin ou tard le soir, parfois les deux, jusqu'à l'épuisement parfois et sans savoir quand et où s'arrêter. On peut parler d’addiction ? Raphaël le reconnaît : « Ma compagne me dit que je suis accro et elle a raison. »
Fabrice décrypte le mécanisme : « Le cerveau aime obtenir des résultats, et quand il trouve un outil qui lui permet de faire des choses, il ne peut qu'adorer. » Et la machine alimente le mécanisme. En sparring partner infatigable, les LLM s'avèrent toujours partants pour ouvrir une nouvelle ligne d'échanges. Cette disponibilité conjuguée à une remarquable vitesse d'exécution, et c'est la frontière de ce qu'on s'autorise à tenter qui recule sans cesse. Comme le scrolling sur les réseaux sociaux qui a inventé le flux ininterrompu de contenu pour mieux nous retenir, les LLM déplacent sans cesse la limite des projets, quitte à exploser les fameux gains de productivité qu'on convoque souvent.
Jérémy envisage le coût temporel des IA : « Avant, on évaluait mieux la douleur. On se disait "c'est un travail de trois heures, je le ferai demain". » Ce régulateur a disparu. Jérémy poursuit : « Paradoxalement, l'IA rend les choses de plus en plus chronophages parce qu'on se dit toujours : si je change quelques éléments et que je relance, là c'est bon, le problème sera réglé. Alors que c'est rarement le cas. Un travail censé durer 20 secondes va nous capter une demi-journée. »
Gilles utilise une image, celle du jeu vidéo de stratégie Civilization. « Parce que tu es toujours à deux doigts d'atteindre un objectif, il est très difficile de t'arrêter. Quand tu commences une partie, tu sais que ça peut te bousiller ton week-end. » Avec l'IA, c'est structurellement la même chose. L'horizon se déplace en permanence, on n'a jamais fini alors que la fin semble toujours à la portée du prochain prompt.
Chez Julien, c'est le nombre de projets qui explose. « Tu es en train de faire un truc, immanquablement, cela va déclencher une idée. Avant, je la notais sur un bout de papier, maintenant j'ouvre un autre thread. Et deux heures après, je me retrouve avec 5, 10, 15, 20 projets parallèles alors qu'au début j'avais planifié ma journée complètement différemment. » Et la machine elle-même le stimule. « Chez OpenAI, ils ont ce petit truc : quand tu as fini, ton agent te demande si tu ne veux aller plus loin, poursuivre... »
Cette marche forcée épuise et l'impossibilité de clore achève, mais Fabrice évoque une autre source de fatigue : la déception. Lui aussi, avec délectation, lance de nombreux projets en parallèle. Mais la douleur vient quand la machine ne tient pas ses promesses. « Tu es surengagé, elle te paraît maline, tu es certain qu’elle va t'aider. Tu passes beaucoup de temps à paramétrer et parfois, cela peut être au bout de plusieurs mois, tu constates que tu n'as pas grand-chose à montrer. »
Un manager sans équipe, des collaborations sans collaborateurs
La nature du travail elle-même est en train de changer. « Avant, le gros de mes efforts aurait été absorbé par l'écriture du code, explique Gilles. Maintenant, je me positionne comme architecte, concepteur de la structure. J'ai beaucoup plus de temps pour la réflexion et la créativité. »
Fabrice souligne combien les IA comblent un besoin que son institution n'aurait pas les moyens de lui proposer : des collaborateurs compétents, patients et disponibles. « Avec mes agents IA, j'ai à côté de moi toute une équipe. » Une solution qui ne résout pas tout et qui génère d'autres problématiques. « Cette position de manager ne réduit pas le nombre de mes tâches. Au contraire. Il faut interagir avec toutes ces entités, surveiller leurs résultats, les aiguiller. »
Ce repositionnement a un nom dans le monde du code, que Julien emprunte avec amusement : le vibe architecturing. Le concept vient du vibe coding, expression forgée en 2025 par Andrej Karpathy, ancien directeur de l'IA chez OpenAI. Elle décrit la manière de programmer avec des IA, par intention, en langage naturel, sans jamais voir le code. Le vibe architecturing serait l'étage supérieur. Il consiste non plus à exécuter des tâches mais à les concevoir. Définir ce qu'on veut, pourquoi, dans quel ordre puis laisser la machine construire.
Cette posture d'architecte a un effet de bord que Gilles formule franchement : « Il faut reconnaître que ces interactions avec la machine isolent. On n'a plus vraiment besoin de parler à quelqu'un d'autre. » Il le constate chez les développeurs qui avaient recours à Stack Overflow. Ce forum communautaire où pendant des années tous posaient leurs questions, débattaient, s'entraidaient, s'est effondré. La machine répond plus vite, plus précisément, sans ego et sans agenda, alors pourquoi solliciter un pair, même disposé à nous aider, même ultra-référent.
De la difficulté de s'arrêter
On travaille plus, on explore plus, et les corps réclament parfois une pause. Avec un succès mitigé. Julien va se promener aux Buttes Chaumont « en essayant de ne penser à rien et c'est compliqué. » Quand pour se détendre, Raphaël regarde des films, il ne résiste plus à produire, en même temps, un essai de cent pages sur la représentation des villes dans le cinéma d'espionnage qu’il produit avec ses agents IA. Gilles, lui, n'a pas choisi : « J'étais en surchauffe totale » et c’est la grippe qui l’a cloué au lit. Jérémy n'a pas de régulateur à proposer mais il anticipe l'épuisement comme un problème systémique. « Je suis quasiment certain qu'un épuisement mental progressif va apparaître. Est-ce qu’alors les gens qui pilotent les IA seront toujours aussi efficaces ? » Fabrice reconnaît quant à lui : « Si un jour quelqu'un coupait toutes ces machines, il faudrait que je revienne à une vitesse beaucoup plus basse de production. Et cette frustration-là serait pire que tout. »
Replacer les limites
Ces travailleurs augmentés redoutent moins d'être remplacés par la machine que submergés par elle. C'est peut-être là que se loge le vrai sujet. L'IA en déplaçant les limites a supprimé les frictions qui cadraient notre rapport au travail : le temps qu'une tâche prenait, le collègue qu'il fallait convaincre, le junior qu'il fallait former, la communauté de pratique où on se confrontait aux autres. Plus prosaïquement encore, les horaires d’ouverture et de fermeture des bureaux qui encadrait les pauses. Ces frictions pouvaient être fastidieuses, mais elles étaient aussi des repères.
Raphaël dirige des équipes et il reconnaît : « J'ai vraiment des conflits permanents entre ce que je peux faire, ce que je dois faire et ce que je veux faire. » Il a une image pour ça. Il l'appelle le « bocage cognitif ». Après-guerre, pour nourrir le pays, on a abattu les haies, mécanisé, industrialisé les champs. Les agriculteurs cherchaient à produire plus avec moins. On a gagné en efficacité mais perdu toutes ces zones tampons et fertiles qui échappent à la machine. « On est exactement là dans l'IA aujourd'hui », dit-il. Se réinventer des haies qu'on a soi-même coupées, c'est peut-être le seul travail que l'IA ne peut pas accomplir à notre place.







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