
Les IA conversationnelles comme ChatGPT cristallisent des sentiments contradictoires chez les jeunes. Une chose est certaine : ils utilisent cet outil avec une forme de prudence teintée de crainte.
« J’ai l’impression qu’une partie de mon cerveau est coupée pour la donner à ChatGPT. » À 13 ans, Jamal utilise l’intelligence artificielle comme professeur particulier, générateur d’idées et aussi comme béquille créative. Comme lui, des millions de jeunes expérimentent, sans mode d’emploi, une cohabitation avec un outil qui les dépasse. Installés sur les téléphones des ados, les chatbots ont pris une place centrale dans le rapport à leur scolarité, à leur créativité, mais aussi à leur santé mentale ou leurs premières convictions politiques.
Entre fascination et inquiétude, cette ambivalence était au cœur des discussions lors de l’événement La voix des jeunesses, qui a regroupé 130 jeunes le 12 février dernier à Strasbourg. Organisée par le Groupe VYV et la CNIL au sein du partenariat ai.me, cette journée avait pour objectif d’interroger les impacts des IA conversationnelles sur les relations sociales, la santé mentale et l’exercice des droits numériques. L’occasion, pour un public allant du collège aux débuts des études supérieures, de donner son avis et de discuter de son usage de l’IA.
Il y a ceux qui utilisent l'IA... et ceux qui la consomment
Un premier constat s’impose. Les chatbots ont changé la manière d’aborder le travail scolaire, et surtout ils ont déjà créé un fossé entre élèves. Pour Gabriela et Gueliora, deux adolescentes de 14 ans scolarisées à Strasbourg, l’idée est de tirer de ces nouveaux outils le plus d’avantages possibles. Les jeunes filles se servent de ChatGPT ou de sites de révision comme Quizlet pour résumer leurs cours, concevoir des flashcards (des fiches de révision), avoir des explications supplémentaires sur des concepts mal compris ou produire de petites interrogations personnalisées. Tout comme Jamal, les collégiennes ont réalisé que les chatbots peuvent agir comme un professeur particulier qui va les aider à progresser. Mais tous ont l’impression d’être assez peu nombreux à utiliser ces outils de cette manière. « Dans ma classe, franchement, on est seulement deux à travailler sérieusement, indique Gueliora. Les autres utilisent ChatGPT pour faire leurs devoirs à leur place. Ils ne font pas d’efforts, ils ne regardent même pas leurs cours. Et ça se voit que ce n’est pas eux qui ont fait le travail. »
Pour les jeunes adultes qui sont plongés dans les études supérieures, le rapport à l’IA comme outil de synthèse et de révision se poursuit, avec les mêmes défauts de surutilisation. C’est ce qu’explique Clément, 20 ans, ancien étudiant en école d’ingénieur, actuellement en service civique. « En école d’ingénieur, où on est beaucoup plus autonomes, j’ai beaucoup utilisé les chatbots pour les devoirs, indique-t-il. Je l’utilisais surtout pour faire des fiches, pour synthétiser. Pour certaines tâches très chronophages, ça reste pratique, mais il faut faire attention de ne pas devenir dépendant. J’ai vu des camarades l’utiliser pour tricher pendant les examens, et là, je pense que ça les ralentissait plus qu’autre chose. »
La peur de trop donner à la machine
Les jeunes utilisateurs se questionnent sur la part d’eux-mêmes qu’ils ont l’impression d’abandonner à la machine. La crainte de perdre ses compétences est au cœur de la réflexion de Gueliora, qui avait expérimenté un usage très intense de ChatGPT : « L’année dernière, j’avais énormément de devoirs et beaucoup d’activités extrascolaires et, du coup, je laissais l’IA faire à ma place, explique l’adolescente. Mon niveau a baissé, j’ai fini avec 12 de moyenne, alors que d’habitude j'ai plutôt entre 15 et 17. Cette année, j’ai décidé de m’y prendre autrement. Je travaille par moi-même et je me sers de l’IA comme aide. Mon cerveau retravaille, et mes notes remontent. »
Cette crainte ne touche pas que le travail scolaire, mais aussi la créativité. C’est notamment le cas pour Jamal, qui utilise les IA pour s’inspirer lorsqu’il dessine. « J’utilise souvent ChatGPT pour trouver des idées de dessins ou d’histoires, explique-t-il. Je lui donne des éléments et je lui demande, par exemple, de les transformer en style manga. Il m’envoie parfois des images qui illustrent ce que j’ai en tête. Je les trouve souvent parfaites, et je les reproduis. Mais depuis que je l’utilise, j’ai l’impression qu’il prend ma créativité. Avant, je faisais mes propres dessins, exactement comme je les voulais. Maintenant, j’ai l’impression que les idées ne viennent plus vraiment de moi. » Conscient de ce problème, Jamal essaye de retrouver une autonomie par rapport à cette machine à créer si pratique, non sans difficulté. « Je ne sais pas encore comment retrouver complètement mes idées à moi », précise-t-il en évoquant ses tentatives de contrôler ses usages.
On reste poli…
La spécificité des IA conversationnelles ne s’arrête pas au travail scolaire ou à l’inspiration. Les collégiens usent et abusent aussi de l’IA pour s’amuser et tester ses limites, avec l’idée de mieux cerner cette drôle d’entité qui parle comme un humain sans en être vraiment un. « Au collège, on a installé ChatGPT sur un ordinateur sans que les profs le sachent, confie Gueliora. On l’utilise pour discuter avec lui, mais aussi pour faire des batailles de clashs. C’est comme un entraînement pour avoir de la répartie : si un jour on s’embrouille avec quelqu’un, on aura déjà des arguments. Du coup, on lui demande de nous insulter et on répond à ce qu’il dit. Parfois, ça bloque parce qu’il considère que c’est trop violent. Ce qui est marrant, c’est que ses insultes sont très littéraires. On dirait qu’il parle comme Molière. »
Si cet usage particulier reste de l’ordre du jeu, on voit à travers lui un brouillage des pistes relationnelles entre les collégiens interrogés et la machine. Ces derniers évoquent la manière dont il faut parler à l’IA, le degré de politesse à maintenir, mais aussi, de manière plus fondamentale, la confiance qu’on peut accorder au bot. « Le ChatGPT du collège refuse de nous parler quand on l’insulte trop, poursuit Gueliora. Il nous dit aussi qu’il faut être poli. Si on ne dit pas “ s’il te plaît ” ou “ merci”, il répond qu’il ne nous aidera plus. J’ai vu certaines copines s’excuser auprès de la machine en mode “ Pardonne-moi, mon ChatGPT d’amour ” et ça a marché. Mais il m’a fait peur car il m’a dit : “ Puisque tu me menaces, qu’est-ce qui m’empêcherait de te menacer à mon tour ? ” Ça m’a fait bizarre, même si je sais que ce n’est qu’un programme. »
Gabriela est consciente que ces outils sont à double tranchant et s’attend presque à tout moment à ce que ces derniers se retournent contre elle. « Je me suis rendu compte que ChatGPT retient tout ce que je lui dis, même si j’efface les conversations qu’on a eues, il peut les ressortir quand je lui demande, explique-t-elle. Du coup, je préfère lui mentir et lui donner de mauvaises informations parce que je ne sais pas ce qu’il peut faire de tout ce que je lui dis. Je trouve qu’on ne peut pas vraiment faire confiance aux IA et j’ai parfois l’impression qu’elles pourraient se retourner contre nous. »
Les vegans de l'IA
Parmi les jeunes plus âgés, l’heure n’est plus aux angoisses et aux doutes, mais bien à l’action, et plus précisément au boycott de l’IA. C’est le cas de Prune, 20 ans, elle aussi en service civique, qui préfère se tenir éloignée des chatbots. « Je n’ai jamais utilisé l’intelligence artificielle, indique-t-elle. C’est un choix, une conviction politique. Pour moi, ça pose trop de problèmes environnementaux et sociaux. » Consciente de ne pas être dans la norme, elle explique comment cette différence d’usage la démarque de ses camarades. « Comme j’ai des convictions assez fortes, j’ai tendance à critiquer l’usage de l’IA auprès de mes proches. Ça m’est déjà arrivé de me prendre un peu la tête avec eux sur les problématiques environnementales ou les risques sur la cognition ou les données privées. L’usage de l’IA est devenu trop banal, du coup j’aimerais au moins que les gens soient conscients des enjeux. Honnêtement, c’est compliqué de faire changer les avis. Pour l’instant, ça ne marche pas vraiment. Mais je me dis que c’est comme une graine qu’on plante. »
À 13 ans, Jamal cherche encore comment « retrouver ses idées à lui ». À 20 ans, Prune tente de convaincre ses amis de lever le pied. Entre les deux, une génération tâtonne et s’ajuste. Comme dirait les chatbots : la question n’est plus de savoir si les jeunes vont les utiliser, mais comment et à quel prix. Et personne n'a la réponse.





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