Un jeune homme torse nu mal à l'aise

Chemsex : l’épidémie qu'on ne veut pas voir

100 000 à 200 000 personnes concernées en France. Des morts. Peu de plaintes. Presque aucun débat sanitaire. Jean-Victor Blanc, psychiatre, rompt le silence.

Le chemsex, contraction de chemicals et sex, désigne l'usage de drogues de synthèse, GHB, cathinones, crystal meth, pour décupler et prolonger les rapports sexuels. Ces pratiques sont observées en Angleterre dès le milieu des années 2000, mais, avec l'arrivée de nouveaux produits de synthèse, elles ont connu un réel essor en France et en Europe depuis 2010. « Plans chems », « plans slam », « slam parties » …, autant de pratiques associées à la fête, à la désinhibition, au plaisir, mais elles comportent de nombreux dangers. Jean-Victor Blanc, psychiatre spécialisé dans les addictions, a passé des années à écouter des hommes que rien ne prédisposait à la rue, à l'isolement, à ne plus pouvoir avoir un rapport sexuel sans produit. Son essai, Des amours chimiques, à paraître au Seuil le 3 avril, est précieux. Il nous alerte sur un phénomène invisibilisé, mais au-delà, nous permet de mesurer combien les injonctions contemporaines à la performance et les lois du marché ont impacté jusqu'à notre intimité.

Dans certains passages, vous utilisez la première personne, ce qui n'est pas anodin dans le cadre d'un essai. Pourquoi ce choix ?

Jean-Victor Blanc : C'était une vraie question et ce choix n'a pas été simple. Je voulais surtout éviter que ce livre contribue à une stigmatisation, un regard un peu exotisant d'un psychiatre qui s'intéresse au chemsex sous un angle uniquement médical. J’assume mon rôle de soignant, mais il m'importait de situer mon propos en tant que personne.

Les exemples cliniques que vous racontez montrent, qu’en France, la communauté homosexuelle va mal. Pourtant, les lois ne lui ont jamais été aussi favorables. Comment comprenez-vous ce paradoxe ?

J-V B. : Je laisse cette question ouverte dans le livre. Plusieurs études montrent combien les mesures politiques ont un effet direct sur le bien-être des personnes, on l’a vu notamment sur la réduction des suicides aux États-Unis après des lois pro-mariage prises pour la communauté LGBT+. Mais cet effet protecteur des lois peut être brouillé par la dégradation globale de la santé mentale. Les personnes LGBT+ subissent les stress de notre époque mais pour elles s’ajoutent des éléments spécifiques qui expliquent une souffrance de fond : le harcèlement scolaire, le rejet familial, les entraves légales, l'homophobie en général. On n'efface pas les séquelles de ces violences en quelques mois ou en quelques années. Ce qui peut donner de l'espoir, c'est de penser que pour la génération née après 2000, les parcours seront peut-être moins douloureux. 

Cent mille à deux cent mille personnes sont concernées en France par le chemsex – vous parlez d’épidémie. Pourtant, on parle peu de ce phénomène. Cette invisibilisation a-t-elle les mêmes ressorts que dans le cas du VIH/SIDA ?

J-V B. : Il y a des parallèles à faire, et beaucoup de chercheurs, de personnes qui ont vécu l'épidémie du VIH aux premières loges, les font. Ils se souviennent de ce mélange de honte, d'incompréhension, de panique morale qui a prévalu dans les premiers temps. Tant que le phénomène ne touchait que des personnes minorisées, le silence était de plomb. Et quand il a pris de l’ampleur, un vent de panique a soufflé et on a commencé à envisager des solutions collectives. Le chemsex soulève la même constellation de sujets tabous, la sexualité, la drogue. Il génère beaucoup de souffrances, il y a déjà trop de morts, mais cela n’intéresse pas beaucoup. Les quelques cas médiatiques exposés ont été présentés sous le jour de faits divers à scandale, mais on n'en parle pas du tout en tant que phénomène sanitaire.

Vous dites que le chemsex n'est pas une maladie. Quelle est la frontière entre une consommation récréative et l’addiction ?

J-V B. : La bascule vient avec la perte de contrôle. C'est la même chose pour toutes les drogues. L’addiction au chemsex provoque un déraillement de la vie sociale et professionnelle, des patients qui peuvent passer de situations plutôt privilégiées à une précarisation totale – plus de travail, plus de vie sociale, plus de vie familiale ou amicale, parce qu'il n'y a plus que les produits qui comptent. Par ailleurs, avec le GHB, il existe un risque d'overdose.

Le chemsex surfe sur un maelström d'injonctions à la performance : beauté stéréotypée, corps musclé, érection parfaite, endurance sexuelle. Est-ce son principal moteur ?

J-V B. :  La communauté LGBT a pu, à un certain moment, remettre en question certains stéréotypes. Mais à présent, elle est soumise aux injonctions qui touchent tous les corps et qui ont été accélérées et amplifiées par les réseaux sociaux. Des silhouettes pas du tout anatomiques sont devenues des modèles de référence. Dans le livre, je cite l'exemple des magnats de la tech qui sont tous passés de physiques de geeks gringalets à des musclors qui adorent le MMA. Aujourd'hui, dans n'importe quelle supérette, on trouve des aliments hyperprotéinés qui s’affichent avec des typographies de salle de sport. Nous sommes tous soumis à ces injonctions. Les hommes sont invités à la performance au travail, à la salle de sport, au lit… Cette crise de la masculinité touche aussi les hommes gays. 

Dans les années 1970, le trio Sex, Drugs and Rock'n'Roll valorisait l'évasion, la transgression. Le chemsex inviterait à se conformer à une norme de la performance ?

J-V B. : Exactement. Et si l'épidémie de chemsex n'a pas encore pris une ampleur importante parmi les hétérosexuels, on voit déjà que 1/3 des jeunes adultes a pris une substance psychoactive pour modifier l’expérience sexuelle. Cela révèle combien la sexualité est devenue si inconfortable qu’on a besoin de la doper avec des produits. On est loin de cette vision politique, poétique, anticapitaliste d'évasion et de transgression. C'est au contraire utiliser les produits pour encore plus se conformer ou pour se libérer de ces injonctions, et essayer de trouver la paix. Mais cela aggrave en réalité les insécurités, et le piège de l’addiction se referme.

L’impact des applis de rencontres comme Grindr a-t-il pu jouer un rôle sur la propagation du chemsex ?

J-V B. : On peut penser le chemsex comme une hybridation entre biologie, technologie et sociologie. Quarante pour cent des moins de 30 ans ont déjà rencontré un partenaire sexuel via une appli. Le fait qu'aujourd'hui une grande proportion des rencontres amoureuses, romantiques ou sexuelles, se fasse en ligne signifie qu'elles se font via un canal commercial. C'est quand même assez nouveau et cela s’est produit en même temps que la disparition des bars ou des boîtes de nuit. Il n'y a plus besoin d'aller dans l’espace public pour rencontrer des partenaires. Tout a été complètement privatisé. Le bal du village était une construction sociale, mais ce n’était pas une entreprise d'organisation de rencontres qui, par définition, veut garder ses clients captifs. Cela enlève toute une partie de spontanéité. On le voit bien sur les applis : les personnes se conforment à des stéréotypes qui fonctionnent pour obtenir le maximum de matchs : le daddy, le twink, la personne racisée, exotisée. Le confinement a eu un effet d’accélération sur tous ces usages.

Vous comparez la commercialisation de ces nouvelles drogues aux méthodes de la fast fashion. Pourquoi ce lien ?

J-V B. : Le chemsex est indissociable de ces nouvelles drogues marketées pour la sexualité, pour les homosexuels, même si elles diffusent au-delà de cette seule communauté. Pour échapper au côté « drogue de camé », elles sont présentées comme des produits innovants, presque inoffensifs et sans addiction. Quand on regarde le modèle économique, une production délocalisée en Chine et en Inde, une chimie qu’on peut produire rapidement et stocker dans de grandes quantités parce qu’elle ne se périme pas…, on reconnaît les mécanismes de la fast fashion, notamment avec le nerf de la guerre : l’accessibilité économique.

Le GBL est chimiquement vendu comme décapant industriel. Où en est-on sur la régulation de ces substances en France ?

J-V B. : La plupart des produits sont qualifiés de stupéfiants, donc interdits. Mais ce n'est pas le cas dans tous les pays, notamment aux Pays-Bas, d'où l'existence de plateformes qui peuvent vendre les nouveaux produits de synthèse en ligne, partout dans le monde. Les interdictions nationales perdent ainsi de leur puissance. Pour le GBL, comme le protoxyde d'azote, ils ne sont pas encore interdits en France, alors même qu'on connaît leurs mésusages. Ça renvoie à une question complexe, car interdire une drogue ne résout pas tout. Mais ne rien faire, avoir une politique uniquement répressive et ne pas mettre en place de solutions pour les personnes qui souffrent ne marche pas non plus.

En évoquant Foucault et le San Francisco de 1975, vous dites que le chemsex est une promesse de libération sexuelle qui s'est fracassée sur le néolibéralisme. 

J-V B. :  Exactement. Sur la question du chemsex, certains disent que c’est du fun, un moyen d'accéder à la liberté et être contre reviendrait à adopter une posture moraliste ou hygiéniste. Mais quand on dézoome, en regardant concrètement les conséquences, on voit que ces nouveaux produits de synthèse font la fortune de quelques-uns et que pour les consommateurs, c'est beaucoup de souffrances. Je fais le parallèle avec les réseaux sociaux. Pendant très longtemps, l'argument massif était la liberté d'expression. Mais dans les faits, on voit combien libération et ultralibéralisme ont été un peu confondus. Et avec le capitalisme dérégulé, ce sont les plus vulnérables qui trinquent.

Quarante pour cent des hommes en situation de chemsex déclarent avoir subi une agression sexuelle. Et pourtant, presque personne ne porte plainte. Comment expliquer ce décalage ?

J-V B. : Pour plusieurs raisons. Beaucoup ont déjà vécu des violences sexuelles dans l'enfance ce qui explique qu'ils ne mettent pas le mot d'agression ou de viol sur ce qui s'est passé. Ils parlent d'accidents, de dérapages, mécanisme de déni qu'on retrouve à différents endroits de la société. Ensuite, la consommation inspire un grand flou. Si on regarde les définitions d'Amnesty International, on ne peut pas consentir à un rapport sexuel lorsqu'on a consommé une substance. Mais c'est le principe même de l’usage sexuel de drogue, qui est une prise volontaire de drogue. Au-delà de cette zone grise, il y a des situations sans équivoque. Quand une personne perd connaissance et qu'on en profite pour abuser d'elle : il s’agit d’un viol pur et simple. Pour le dépôt de plainte, être un homme rend encore plus difficile ces démarches car cela vient toucher à la masculinité. Et le fait que ce soit avec des partenaires inconnus, avec de la consommation de drogue rend les plaintes rarissimes.

Cela déplace la notion même de violence sexuelle.

J-V B. : Exactement. Les usagers ne savent plus très bien où mettre la frontière : on prend une drogue pour se désinhiber et faire des choses qu’on ne ferait pas sans. Ce qui active une culpabilité importante.

Dans l’épilogue de votre ouvrage, vous passez « des amours chimiques » aux « amours alchimiques ». Est-ce la possibilité d’une solution ?

J-V B. : À force d'entendre ces histoires, j'ai une vision assez sombre de ce que peut coûter le chemsex. Dans mes consultations, je reçois des personnes aux profils très variés : des personnes très précaires et d’autres qui ont énormément de succès, qui sont beaux, musclés, brillants. Tous courent encore après cette espèce de chimère des amours chimiques. Mon vœu pieux serait peut-être de garder l'intimité, la sexualité dans un environnement non mercantile, loin des injonctions délirantes. Cela peut paraître naïf, mais certains patients réalisent que ressentir l'émotion forte d'avoir un rapport sexuel avec quelqu'un dont on est amoureux, c'est rare. Et peut-être que c'est bien que cela reste rare. Et qu’à l'inverse, la promesse de « je prends un produit qui, dans les minutes qui suivent, déclenche un sentiment amoureux avec n'importe qui » est une promesse très dangereuse.

À lire : Jean-Victor Blanc, Des amours chimiques, le fléau du chemsex, Seuil, avril 2026

Béatrice Sutter

J'ai une passion - prendre le pouls de l'époque - et deux amours - le numérique et la transition écologique. Je dirige la rédaction de L'ADN depuis sa création : une course de fond, un sprint - un job palpitant.

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