
Eau chaude le matin, congee au petit déjeuner, Qi Gong pour remplacer le Pilates : des millions d'Occidentaux adoptent les routines chinoises. Symptôme d'une mode passagère ou signe d'un basculement civilisationnel ?
Sur les réseaux, cette semaine, les astrologues occidentaux et chinois sont formels. Le ciel nous présente une « configuration cosmique exceptionnelle » qui annoncerait un « tournant majeur ». En cause, une étrange conjonction : en Occident, Saturne-Neptune en Bélier et une éclipse en Verseau arrivent le même jour que le nouvel an lunaire chinois qui instaure le début de l'année du Cheval de Feu. Il paraît que tout cela est le signe de nouvelles alliances, de grandes bascules. Plus prosaïquement, certaines tendances sur les réseaux – #becomingchinese, chinamaxxing, « Chinese Baddie » – présagent d'une attirance inattendue, celle de jeunes Occidentaux pour la culture chinoise. Pourquoi ce grand galop vers l'Orient ?
Chinamaxxing : la Chine mise tout sur nos routines bien-être
« La culture chinoise a toujours été une grande source de bonheur pour moi », affirme, dans un demi-sourire, Sherry Zhu. L'influenceuse sino-américaine est interrogée sur un phénomène viral dont elle est à l'origine. En décembre 2025, elle a commencé à poster des vidéos humoristiques pour expliquer à ses followers, quelle que soit leur origine, comment ils pouvaient « devenir chinois ». Elle invente le terme « Chinese Baddie » pour désigner ceux qui intègrent des pratiques traditionnelles chinoises à leurs routines. En quelques semaines, le hashtag #becomingchinese totalise des millions de vues sur TikTok.
La « sinisation douce » vantée par Sherry concerne surtout des pratiques santé. Au réveil, elle incite à remplacer notre café par de l'eau, éventuellement citronnée, mais forcément chaude car la médecine chinoise est formelle, il faut bannir le froid de notre alimentation.
Sur le même principe, les « Chinese Baddies » prônent le port de chaussettes car les pieds froids fragiliseraient les reins, et les reins, c'est le centre de notre machinerie interne. Quant au petit déjeuner, le #becomingchinese abandonne granola, yaourts et évidemment les œufs au bacon pour du congee, sorte de bouillie de riz bénéfique à la circulation de nos fluides. Le « chinamaxxing » ne vise pas que notre assiette, il vise aussi à changer nos pratiques sportives. Adieu Pilates, body pump et obsession des 10 000 pas. Les exercices de Qi Gong et de Tai-Chi seraient bien plus efficaces pour éveiller notre système lymphatique.
Soft power : viser la lune
« Le bonheur est contagieux, c'est pourquoi je veux partager et étendre cette culture qui est si positive et je vais continuer à faire ça », promet Sherry. Son enthousiasme mériterait d'être pondéré, notamment quand elle tient ces propos sur CGTN, une chaîne de télévision qui dépend directement du Parti communiste chinois. Mais quoi qu'il en soit, on ne peut que le constater : l'offensive de soft power de la Chine fonctionne et elle porte déjà ses fruits. Dans le Global Soft Power Index de 2025, la Chine a pris la 2ᵉ place du classement, devant le Royaume-Uni et la France, juste derrière les USA. Une progression époustouflante, surtout après les années Covid et leur narratif autour de Chinois mangeurs de pangolins. Le rapport notait un dernier point faible, le critère culturel, en stagnation à la 27ᵉ place. « Une attention accrue portée à l'amélioration de son attrait culturel pourrait donner un nouvel élan à la réputation de la Chine », notaient les commentateurs. C'est exactement ce que le #becomingchinese pourrait accomplir : transformer le talon d'Achille de la Chine en un atout d'autant plus décisif que les comportements erratiques de Trump pourraient faire dévisser les États-Unis.
L'American way of life fatigue
Qu'est-ce qui se joue derrière le #becomingchinese ? Les élans du cœur d'une jeune Chinoise, une intense opération de soft power poussée par des algorithmes conciliants ? Qui sait. En revanche, l'adoption de ces routines quotidiennes pourrait refléter un rejet, celui de la hustle culture américaine, ce culte de la performance individuelle et de l'anxiété qu'elle génère. Le « you're on your own », à traduire par « débrouille-toi tout seul », mentalité propre à fabriquer de la solitude en masse, la « clean girl aesthetic » qui exige une discipline militaire pour satisfaire des normes de plus en plus exigeantes ; le « productivity porn » qui transforme chaque instant de vie en programme d'optimisation… Face à cela, la proposition chinoise sous-tendue par la valorisation de la famille, du soutien communautaire, de la transmission intergénérationnelle, d'un slow living assumé semblent être autant de promesses de respirabilité. Cette vision de la culture chinoise occulte soigneusement ce qu'elle a de commun avec les États-Unis : un rapport pathologique à la productivité.
Make China Great Again : le retour de la revanche
Mais sur Twitter, les mèmes fleurissent : « Si le XXe siècle a été américain, le XXIe sera chinois » ; « Le siècle américain de l'humiliation » face au « siècle de prospérité de la Chine ». Ces formules ne sont pas que des provocations de teens edgy : elles révèlent un basculement de l'imaginaire – et peut-être le signe d'une revanche historique. Ce que nous observons n'est pas « la Chine qui rattrape l'Occident », mais la fin du paradigme d'un Occident comme référent unique de désirabilité.
Et cette bascule résonne avec une dimension historique, un cycle qui se retourne. De 1839 à 1949, la Chine a vécu son siècle d'humiliation sur fond de guerres de l'opium et de 110 ans de domination occidentale. De 1945 à 2025, les États-Unis ont eu leur "siècle américain" et 80 ans d'hégémonie culturelle. Et aujourd'hui ? Pendant que Trump rejoue l'isolationnisme de la Chine impériale des années 1800, la Chine conquiert les imaginaires à coups de Labubu, de short dramas et de routines bien-être. Ce que le #becomingchinese révèle, ce n'est pas tant que la Chine serait devenue cool, c'est que l'Amérique a cessé de l'être.






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