
Longtemps reléguée au second plan, la santé mentale s’est récemment imposée, en France comme ailleurs, comme l’un des grands défis sanitaires, sociaux et économiques du monde qui vient. Face à un système de soins psychiatriques saturé, l’innovation technologique tente de faciliter et de compléter la prise en charge des patients. Avec quelles promesses, et à quelles conditions ? Éléments de réponse avec Clémentine Lamarre, responsable sectorielle santé chez Bpifrance.
En France, 13 millions de personnes souffrent chaque année d’un trouble psychique, dont 3 millions de troubles sévères. Malgré une médiatisation croissante de ces questions, de nombreuses personnes peinent encore à en parler ou à accéder à une prise en charge adaptée, alors même que les pouvoirs publics en ont fait une priorité affichée avec notamment, en juin 2024, le lancement du Grand Défi Numérique en santé mentale, puis la mise en place, l’année suivante, d’une grande cause nationale dédiée au sujet.
«C’est une prise de conscience et une mise en avant nécessaires, sachant que les maladies psychiatriques représentent le premier poste de dépenses de l’Assurance Maladie, avec plus de 23 milliards d’euros par an, devant le cancer et les maladies cardiovasculaires », rappelle Clémentine Lamarre. D’autant que, faute de temps, de moyens ou de praticien disponible, un trouble dépressif ou anxieux sur deux ne serait pas repéré. Non traité, il augmente le risque de développer d’autres maladies – hypertension artérielle, addictions, etc. – voire de transformer une difficulté passagère en maladie chronique. L’innovation, estime l’experte, peut justement combler cette fracture entre dépistage précoce, soutenabilité du système de soins et prise en charge adaptée.
Vers une médecine toujours plus personnalisée
Pour dépister et suivre plus efficacement les troubles, des dispositifs médicaux numériques viennent peu à peu soutenir le travail des soignants : des questionnaires standardisés sur tablette ou en ligne peuvent aider au repérage des symptômes ; des systèmes de télésurveillance permettent de suivre à distance l’évolution de certains patients et de détecter plus tôt les rechutes. L’enjeu : améliorer le parcours de soins et donc la prise en charge, sans réduire la relation thérapeutique à un simple échange de données.
La start-up française Thérémia développe par exemple une plateforme qui permettra à terme aux médecins de s’appuyer sur l’intelligence artificielle pour choisir plus rapidement le bon traitement antidépresseur et une posologie adaptée à partir des données patients. « La grande promesse de la psychiatrie de précision, c’est la personnalisation », analyse la responsable de Bpifrance, citant notamment le PEPR PROPSY, un programme piloté par l’Inserm et le CNRS, avec l’appui de la Fondation FondaMental, qui vise à identifier des biomarqueurs pour mieux comprendre les trajectoires des troubles psychiques et ainsi mieux les diagnostiquer, mieux anticiper les réactions de chacun face à la maladie et mieux les traiter.
Il existe aussi de nombreuses recherches sur les déterminants biologiques, environnementaux et sociétaux des troubles. « C’est un travail colossal qui nécessite le recrutement de très larges cohortes pour étudier sur le long cours ces différents déterminants », souligne encore Clémentine Lamarre. Mais avec moins de 5 % du budget public de la recherche médicale alloué à la santé mentale, la recherche en psychiatrie en France reste sous-dotée. Mondialement, elle ne représenterait que 2,6% des nouveaux essais cliniques. « Cela peut s’expliquer par la difficulté à faire reconnaître la valeur d’un nouveau traitement dans ce secteur en France, rendant l’accès au remboursement et donc au marché difficile. Un travail est nécessaire sur les critères d’évaluation du service médical rendu de ces innovations », insiste-t-elle.
IA, kétamine et ultrasons
Malgré les difficultés d’accès au marché, la recherche se poursuit. La neurostimulation de précision suscite notamment beaucoup d’espoirs. Depuis les années 1940, certaines techniques de neurostimulation permettent déjà de traiter les troubles psychiques, mais elles se sont révélées peu précises. Créé en 2022, l’Institut de Neuromodulation à Paris explore plusieurs pistes thérapeutiques, notamment la stimulation du nerf vague pour traiter la bipolarité ou l’application d’ultrasons dans des régions profondes du cerveau pour traiter la dépression résistante. Clémentine Lamarre toujours : « Là encore, l’idée est de développer une médecine de précision adaptée aux besoins - et en l’occurrence ici à la forme du crâne de chacun. Les essais cliniques sont en cours. »
Autre piste explorée : les psychédéliques. Au Royaume-Uni, en Suisse et dans certains hôpitaux en France, l’eskétamine — dérivé de la kétamine administré en spray nasal — est utilisée pour traiter les dépressions résistantes. La psilocybine, principe actif des champignons hallucinogènes, associée à une psychothérapie, fait également l'objet d'essais cliniques prometteurs dans la même indication. La recherche avance, et des études sont en cours, notamment au GHU de Paris Psychiatrie & Neurosciences.
Dis, Siri, comment je vais ?
Pour l’experte Bpifrance, « À date, ce sont les outils de télésurveillance qui sont les solutions les plus matures. » À l’instar d’Emobot, de Dalia Care ou encore de Callyope, qui proposent aux psychiatres un suivi passif à distance des troubles de l’humeur des patients. Un moyen de prévenir les rechutes, mais aussi de réduire la surcharge des établissements de soins. De quoi, « à terme, permettre d’échelonner les soins », projette Clémentine Lamarre : « sans retirer la nécessité d’une prise en charge physique, la priorité pourra être donnée au patient dont une rechute est pressentie ou une discontinuité de traitement observée ». Une promesse qui suppose de bien distinguer les situations de mal-être passager des troubles sévères, qui exigent un suivi présentiel.
L’exigence est d'autant plus cruciale que l'IA s'est déjà glissée dans l'intimité psychologique de nombreux Français en mal de soutien. « Il s’enquiert davantage de ma santé que mes amis et ma famille », déclare un témoin dans une étude sur les agents conversationnels de santé mentale. Dans une autre publication, un utilisateur estime que le recours à Replika l’aurait sauvé du suicide. Character.AI compterait pas moins de 475 bots présentés comme « thérapeutes ». « Faute d’accéder à des spécialistes, nombreux sont ceux qui se tournent vers ces solutions, confirme Clémentine Lamarre. C’est un enjeu d’accès, mais aussi de santé publique : il est impératif qu’on puisse rediriger certaines de ces personnes vers le soin ou le spécialiste adéquat ». Leur succès dit surtout l'ampleur du besoin de présence et d'écoute, dans un système où l'accès aux professionnels reste un parcours du combattant.
C'est tout l'enjeu des années à venir : l'innovation numérique ne remplacera pas les soignants, mais en facilitant le repérage, le suivi et l'orientation des patients, elle peut contribuer à désengorger un système à bout de souffle — à condition de ne jamais perdre de vue l'essentiel : ramener vers le soin toutes celles et ceux qui en ont besoin.
Pour en savoir plus, découvrez la note “Santé mentale : de quoi parle-t-on ? ” publiée par Bpifrance.





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