
Les séries mettant en scène des personnages qui savent ce qu’ils font, et qui tiennent bon dans un univers chaotique, cartonnent. On se demande bien pourquoi…
Dans la série The Pitt, dont la saison 2 vient juste de sortir, on suit, pendant 15 épisodes, les 15 heures de garde du docteur Michael « Robby » Robinavitch, joué par Noah Wyle, aux services des urgences traumatiques de l’hôpital public de Pittsburgh. Produite par HBO et dirigée par les anciens showrunners et producteurs d’Urgences, The Pitt s'est taillée une réputation de « must watch », tandis que ses scores critiques sur les sites de référence IMDb et Rotten Tomatoes crèvent les plafonds.
Il faut dire que la série a tout pour plaire : des personnages complexes, une tension et un rythme bien dosés, et surtout un réalisme à la précision... chirurgicale. Les effets spéciaux sont incroyablement bien faits (et très gore, soyez prévenus), les blessures sont ultraréalistes et les procédures médicales, ainsi que la description du système hospitalier américain, semblent coller au plus près de la réalité. Mais pour le Washington Post ainsi que pour le Guardian, l’élément qui semble faire mouche auprès du public, ce n’est pas l’aspect « documentaire sous stéroïdes », mais plutôt un trope particulier qui traverse l’ensemble des deux saisons. Cet ingrédient narratif récurrent, c’est celui du « competence porn ».
Tenir le cap dans le chaos
Un coup d’œil sur le site TV Tropes, qui recueille l’ensemble des conventions narratives, nous apprend que le competence porn désigne le plaisir de voir des personnes brillantes et talentueuses planifier, échanger et collaborer pour résoudre des problèmes. Particulièrement présent dans les drames médicaux, les films de casse ou les séries policières, ce trope permet généralement de jouer avec le fantasme d’un monde qui roule, où il n’existe pas forcément de grands conflits internes ou de bureaucratie tentaculaire, et où les personnages sont des professionnels accomplis qui font en sorte que « le plan se déroule sans accroc ». Mais là où la série The Pitt innove, c’est qu’elle permet de nous faire vivre ce « porno de la compétence » dans un monde bien plus réaliste et cynique que d’autres séries exploitant ce trope, comme Star Trek, par exemple.
Dans The Pitt, on rappelle que la série se passe au sein du système médical public américain. La salle d’attente est bondée, les lits manquent, l’administration met des bâtons dans les roues des médecins et des infirmières, et pourtant le personnage de Robby peut être perçu comme un phare dans la nuit. Calme, bienveillant avec ses équipes, sachant prioriser, on le regarde avec délectation sauver des vies comme s’il sauvait la nôtre.
Respect the procedure
The Pitt n’est d’ailleurs pas la seule série récente à jouer sur ce trope. On peut citer The Bear, de Christopher Storer, diffusée sur FX Network, qui met en scène un jeune chef voulant reprendre la sandwicherie populaire de son frère décédé pour en faire l’un des meilleurs restaurants de Chicago. Là aussi, l’univers dans lequel se passe l’histoire est extrêmement hostile aux personnages. Le lieu tombe en ruine, l’argent manque, les cuistots et les serveurs sont colériques ou manquent de confiance en eux. Tout semble pouvoir s’effondrer à tout moment, et pourtant l’intrigue nous emmène à des moments de grâce où tout cet équipage hétéroclite arrive à travailler de concert et à offrir aux clients les meilleurs plats du monde.
Dans un autre registre, Pluribus, la nouvelle fiction de Vince Gilligan (Better Call Saul et Breaking Bad), permet elle aussi de jouer sur le competence porn, mais avec un angle plus glaçant. La série met en scène une contamination par un virus extraterrestre qui va priver la quasi-totalité de la population humaine de libre arbitre et la transformer en un super-organisme semblable à un essaim de ruche, partageant une conscience unifiée. Spécialisé dans les séquences procédurales durant lesquelles les personnages accomplissent des tâches avec méticulosité, Gilligan nous offre des scènes muettes incroyables où l’on assiste au nettoyage d’une ville, au remplissage d’un supermarché ou bien au démarrage d’un avion à hélice par l’intermédiaire d’humains synchronisés à la perfection.
Competence porn : l'antidote de l'époque
Dans tous les cas, le competence porn montre des groupes humains imparfaits tenter de faire front commun et d'orchestrer leur savoir-faire pour faire face à une situation compliquée. Après des décennies de séries montrant des personnages toxiques pour eux-mêmes et pour les autres, se saboter ou rendre le monde autour d’eux misérable (on pense à Mad Men, House of Cards ou encore Breaking Bad), cette nouvelle manière de mettre en scène la compétence répond à un besoin collectif : celui de voir de grandes personnes responsables aux manettes. La situation politique actuelle, notamment aux États-Unis, n’y est pas étrangère : au cours du premier mandat de Trump, les plateformes de streaming ont enregistré un pic massif d’audience pour la série The West Wing (À la Maison-Blanche), qui met en scène un pouvoir technocratique compétent. Et au-delà de la politique ? Dans un monde menacé par le dérèglement climatique, le chaos géopolitique, et la perte de contrôle de nos propres compétences vis-à-vis de l'IA, le competence porn collectif fait indéniablement du bien.






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