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Slop : quand les robots écoutent de la musique créée par des robots

© Freepik

97 % des utilisateurs ne distinguent pas IA et humain. 50 000 morceaux générés par IA uploadés chaque jour. 70 % d'écoutes frauduleuses sur Deezer : des robots qui écoutent des robots. Albertine Meunier, Pierre Largeas et Alexandre Lasch décryptent cette « dystopie parfaite » où l'authenticité devient un combat.

« Je ne sais pas si vous avez prêté attention à la musique que vous venez d'entendre pendant notre montée sur scène, mais je vous l'avoue : c'était un morceau généré intégralement par l'intelligence artificielle. » David-Julien Rahmil, animateur de cette table ronde lors de la Journée des Tendances 2026 de L’ADN, dévoile le pot aux roses. Les paroles ont été créées sur Claude et la musique sur Udio, grâce à Albertine Meunier, artiste numérique. « Si vous n'avez pas réussi à faire la différence entre un morceau généré par IA et un vrai morceau de musique, pas de panique, c'est totalement normal. En novembre 2025, une étude Deezer a montré que 97 % de ses utilisateurs sont incapables de faire la distinction. »

Bienvenue dans l'ère du « slop » – ce contenu audio, vidéo, textuel généré en masse par IA, qui brouille les pistes (jeu de mots assumé). Dans la même étude, on apprend que 34 % de la musique uploadée chaque jour sur la plateforme est générée par IA. Soit 50 000 morceaux quotidiens. Sur YouTube, c’est le même chiffre pour la proportion de contenu poussé par l’algorithme ». Le constat est brutal : « On a environ un tiers de contenu généré par IA qui est fabriqué et consommé par les internautes. » Conséquences ? « Un changement de paradigme sur notre environnement médiatique, sur les pratiques artistiques et sur notre industrie culturelle et musicale. »

Albertine Meunier, artiste numérique qui travaille depuis des années sur les cultures du Web, les algorithmes et « les imaginaires produits par les technologies », interroge désormais les effets que les contenus IA générés en masse produisent sur notre psyché. Elle définit le slop comme de la bouillie. « On pourrait dire avec notre langage que c’est comme de la nourriture pour cochons, indique-t-elle. Quelque chose qui n’est pas forcément de bonne qualité, faits rapidement, intentionnellement produits pour pour noyer les réseaux sociaux et le net plus largement ». Attention toutefois. Faire du slop demande du travail :   « Ce n'est pas parce qu'on va demander quelque chose à une IA comme Claude qu'il va m’écrire les paroles d'un coup. Il fait échanger, lui dire : " ça c'est vraiment mauvais, recommence ". C'est une combinaison entre un humain et une IA. » Et si vous demandez à Claude « est-ce que toi tu fais du slop ? » Réponse sans détour : « Il fait du slop. Tout ce qui est produit est complètement normé et est vraiment produit pour inonder. »

Écouter l'intégralité de la conférence en podcast :

Économie du slop : plaire aux algos, noyer la zone, encaisser les revenus

« Même si c'est un contenu médiocre, il y a toujours une intention derrière », précise Albertine. Dans le slop visuel, « c'est très difficile à catégoriser. Il y a du slop spaghetti, du slop politique, du slop grotesque. Plein de catégories très mouvantes. » Il y a aussi une certaine économie derrière : « Si vous plaisez aux algorithmes, vous plaisez en deuxième lieu à des humains et vous allez faire du clic, du like et donc avoir des revenus fournis par la plateforme. »

Il faut aussi prendre en compte le Slop Politique. « Trump en est un fervent utilisateur », indique Albertine. Son intention ? « Inonder la zone médiatique de merde afin de nous submerger en tant qu’individus et que nous soyons dépassés par la situation. » Avec le slop, on peut faire du bruit, occuper l'espace et finalement, quoi qu'on en pense, c'est tout ce qui compte.

Pierre Largeas, directeur général en charge du développement de Qobuz (plateforme de streaming musicale française travaillant sur 12 pays d'Europe du Sud et d'Amérique latine), nuance. « Beaucoup d’artiste utilisent déjà l’IA dans des formats différents. Pas forcément pour générer de la musique mais pour transformer des lignes de violon en harmonie ou plein d'autres façons d'accélérer certaines étapes qui leur font gagner du temps sans forcément transformer la création ». Beaucoup l'utilisent, mais ce n'est pas une généralité. Certain acceptent cet usage, d’autre le craignent. Une chose est certaine :  plus on l'apprivoise, plus on comprend les possibilités et les risques. »

Qobuz se distingue du mass market par trois piliers : haute qualité sonore ( « écouter la musique telle que les artistes l'ont enregistrée » ), transparence ( « on a publié notre taux de rémunération par écoute – 4 à 5 fois supérieur à la moyenne marché » ), et expertise humaine ( « curation, sélections faites par des humains et un média qui raconte la musique » ). Interrogé sur la détection IA, Pierre Largeas indique : « chez Qobuz, on a développé un outil en interne qui permet de détecter la musique qui vient de certaines plateformes ». Cette détection contient toutefois une limite : « Aujourd'hui, c'est un peu tôt pour dire qu'on est capable d'identifier si c'est de la musique générée à 100 %, 99 %, 98 %. Il reste encore beaucoup de chemin à faire. »

Pierre Largeas rappelle toutefois quelle place tient la musique IA dans les upload et les écoutes, dressant un panorama plus nuancé : « Sur Deezer la musique générée par IA constitue 0,5 % des streams de la plateforme. Mais chez Tencent en Chine on est déjà à 57 % de contenus générés par IA. La plateforme met à disposition un outil utilisé par 10 millions d'utilisateurs, qui a produit déjà 26 millions de tracks pour un milliard de streams.  Les volumes explosent, c'est délirant, ça ne va pas forcément s'arrêter. » Pour Qobuz, l’enjeu est clair : « identifier et être responsable vis-à-vis du contenu qu'on montre et rend visible à nos utilisateurs avec pour objectif de protéger les utilisateurs et les artistes contre l'incertitude. En fait, on doit modérer.  L'humain modère tout. Sur Qobuz, tout ce que vous voyez est mis en avant par l'humain. » Le tagging permettra progressivement de « retirer aussi de l'indexation, du search, des choses qu'on estimera ne pas rentrer dans un cadre légal qui est en train de se construire». En attendant que les lois se mettent en place la priorité est donnée au rempart humain. Protéger contre l'incertitude et ne montrer que des choses dont on est 100 % sûr qu'elles ont été créées par des artistes qu'on connaît, avec qui on travaille. »

Alexandre Lasch, directeur général du SNEP (syndicat national de l'édition phonographique représentant les producteurs de musique en France, précise : « Je ne suis pas du tout en désaccord avec ce qu'a dit Albertine. On n'a pas forcément le même langage. Le slop, j'ai l'impression que c'est plus utilisé dans le domaine audiovisuel. Nous, notre sujet c’est le contenu 100 % généré par l'IA qui n’a pas d'intention artistique derrière. » Pour lui, l’enjeu est clair : « Éviter la dilution des créations créées par des vrais humains par ces contenus qui n'ont pas d'âme, n'ont pas de singularité – parce que précisément issus d'un modèle probabiliste et donc mathématique. Ça met à mal la singularité de la création. »

Règlement européen IA : transparence des datasets ou opacité calculée ?

« Comment est-ce qu'on transforme cet enjeu en politique et en policy, en lobbying ? » demande Alexandre Lasch. Réponse : « On doit mettre en place un cadre réglementaire. Un règlement européen existe depuis deux ans et se déploie. Il prévoit deux choses : d'abord respecter le droit d'auteur et les droits voisins. Mais aussi garantir la transparence. Cette dernière doit être pour le consommateur (détection), mais aussi sur les données d'entraînement ». Le règlement demande aux modèles de soulever le capot pour que l’on puisse voir si nos contenus ont été utilisés, exploités par ces modèles d'IA ».

Le problème se situe plus dans la relation avec l’industrie de l’IA : « Les modèles ont bien compris les enjeux derrière en termes de droits d'auteur et de paiement et de partage de la valeur. » Au départ, « ils étaient relativement transparents sur les datasets », indique Alexandre Lasch. Aujourd'hui, « ils sont de plus en plus opaques et ils nous expliquent qu’ils ne sont pas en capacité de faire la lumière sur les datasets utilisés. C'est quand même problématique pour des entreprises technologiques qui en principe peuvent faire beaucoup de choses. »

Du côté français, le législateur national travaille à « renforcer notre arsenal procédural ». L’idée principale : « inverser la charge de la preuve. » Ne plus avoir à « démontrer devant un juge que nos contenus étaient utilisés, mais obliger les modèles d'IA à prouver qu'ils n'ont pas utilisé nos contenus ». Présomption de loi déposée sur le bureau du Sénat : « présomption d'exploitation des contenus protégés par un droit de propriété intellectuelle. »

David-Julien Rahmil pose ensuite la question de la multiplication des accords-cadres entre plateformes IA et majors ainsi que les labels indépendants. Klay (accord global Universal, Warner, Sony), Udio (Universal, Warner), Suno (Warner) et même Merlin, qui représente des labels indépendants. « C'est heureux parce qu'on se bat pour faire la transparence, indique Alexandre Lasch. La manière qu'on a d'exercer nos droits, c'est en signant des accords de licence. » Il faudra « à terme qu'on puisse avoir des accords avec les LLM – Gemini, ChatGPT, etc. » Mais là, « on est sur la génération sonore ».

Premier effet concret : « ces contenus générés sur Suno et Udio sont plus difficiles à exporter désormais. On travaille à ce jardin clos pour que les contenus soient cantonnés à la plateforme qui les a générés. « À terme, les internautes qui veulent générer intégralement de la musique avec l'IA ne pourront pas la diffuser autre part que sur Suno – qui commence à ressembler de plus en plus à une plateforme de streaming. » Impossible de mettre sur Deezer, Qobuz ou autres. « Arrêter ce déferlement de contenu faux entre guillemets. » Espaces bien compris : « Suno et Udio pour utiliser l'IA à des fins récréatives. En revanche, quand il va sur Qobuz, il écoute de la musique créée par des humains. »



Mythe débunké : appuyer sur un bouton ≠ création artistique IA

Albertine refuse le raccourci. « J'aimerais bien qu'on sorte du mythe que l'IA, c'est appuyer sur un bouton. » Un artiste qui travaille avec l'IA, « que ce soit avec du texte, de l'image, de la musique, il ne va pas passer juste deux minutes à appuyer sur un bouton ». Travailler avec l'IA en tant qu'artiste, « c'est énormément de travail ». Exception : « Les gens qui font des contenus slop pour faire du hit – là effectivement, ils font un contenu reproduit par x variations. » Mais « un artiste qui va faire du slop, il va mettre beaucoup de temps. Le mythe " j'appuie sur un bouton, j'ai un contenu et ça correspond à ce que je veux exprimer ", c'est un mythe. Ça n'existe pas. »

Alexandre Lasch abonde : « je partage exactement ce que tu viens de dire. » Distinction clé : « il y a les utilisateurs qui, sans intention artistique et sans background artistique, peuvent appuyer sur un bouton et générer beaucoup de volume. » Et puis « les artistes qui utilisent l'IA comme outil ». Des accords de licence avec des modèles d'IA qui permettent de développer des outils d'assistance à la création ? « Ça, c'est OK à partir du moment où en amont les datasets sont clean en termes de droit d'auteur et où l'intention de l'artiste est respectée – où l'artiste est en contrôle de ce qu'il va lui-même pouvoir sortir. »

 « Dans les chiffres de Deezer – les contenus générés par IA identifiés, c'est environ entre 0,5 et 1 % des écoutes. » Mais « Deezer a aussi communiqué sur le fait que 70 % de ses écoutes sont frauduleuses. » Traduction : « Des robots qui écoutent de la musique créée par des robots. Dystopie parfaite. » La bonne nouvelle ? « Deezer arrive à le voir. Qobuz aussi. »

Albertine Meunier rebondit sur la manière de surnager dans cette masse : « Aujourd'hui, dans ma pratique, je ne sais plus faire ce distinguo. Si tu prends une IA comme un collaborateur, tu vas écrire avec, dessiner avec, créer avec. » Le « 100 % humain »  ? « J'ai du mal aujourd'hui à revendiquer ça, je ne sais plus trop ce que ça veut dire. » Pour les artistes qui publient en ligne, « aujourd'hui, pour émerger, c'est extrêmement difficile ». Certains « vont faire du slop eux-mêmes pour émerger en tant qu'artistes ». Un rythme infernal : « pour suivre ces mécanismes qui font que l'algorithme va te remonter, il faut être dans un flux incessant. Je ne sais pas quel artiste peut arriver à produire avec un tel rythme. C'est inhumain de mon point de vue. »

« Le slop a déjà gagné la bataille de l'attention », conclut Albertine Meunier. Un début de solution ? « Faire des pauses. Arriver à identifier ce qui est authentique – même du faux peut être authentique. Arriver à repérer l'intention plutôt que derrière ce qui est produit. » Et surtout : « Il faut sortir de ce mode cochon, le laisser aux machines. Il faut s'extraire un peu de temps en temps pour vivre un peu autre chose. »


La Journée des Tendances 2026 de L'ADN a eu lieu le 21 janvier 2026 à la Cité internationale universitaire de Paris à l'occasion de la sortie du Livre des Tendances Business 2026. Pour vous procurer un exemplaire, c'est par ici !

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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