
Quand les États-Unis frappent l'Iran, la GenZ répond en dansant, en pariant, et en refusant obstinément d'être le PNJ de la farce.
« What am I gonna do in a submarine? », à traduire par : qu’est-ce que j’irais foutre dans un sous-marin ? Le 1er mars 2026, quelques jours après les premières frappes américano-israéliennes sur l'Iran, la question déferle sur TikTok. Dans des vidéos rejouées des millions de fois, de jeunes Américains se dandinent sur l’air d'In the Navy des Village People, tube disco de 1978, devenu la bande-son collective d’une génération qui n’a aucune envie d’aller sur le front iranien. Au même moment, sur Polymarket, la plateforme de marchés prédictifs, 529 millions de dollars s'échangent sur les résultats du conflit : qui frappera, quelles cibles et quand. Une guerre, deux manifestations qui disent tant de notre nouvelle manière d’appréhender le réel.
« La propagande moderne est sournoise »
Cyniques ? Indécentes ? Comiques ? Ces vidéos de jeunes Américains qui se dandinent sur In the Navy pour dire qu’ils n’ont aucune envie de faire la guerre sont le reflet de ce que disent les sondages. Les 18-29 ans sont 64 % à se déclarer contre les frappes. Mais pour mieux comprendre cette manifestation d’antimilitarisme, il faut se plonger dans les commentaires des vidéos et les forums Reddit. Certains internautes affichent une résignation froide : « Il s'agit probablement d'une guerre qui durera plusieurs décennies et qui se terminera par des attentats-suicides. » D'autres alertent. « La propagande moderne est sournoise, ne vous laissez pas faire » – ce commentaire ayant été posté sous la vidéo d'une créatrice de contenu qui rappelait que la chanson des Village People avait été elle-même une commande de la marine pour attirer les jeunes dans ses rangs. Sur Reddit, les conversations font circuler une analyse qui présente la « Male Loneliness Epidemic », la « Gym Bro Culture » et la posture viriliste en général comme le combo parfait pour que toute une génération de jeunes hommes épouse une carrière militaire. La parodie virale a donc une profondeur que les seuls chiffres ne mesurent pas.
« Sorry babe, I'm monitoring the situation »
Dans les mêmes 72 heures suivant les frappes américaines en Iran, 529 millions de dollars se sont échangés sur Polymarket, la plateforme de marchés prédictifs en crypto. Il s'agissait de parier sur les résultats du conflit – qui frappera quoi, quand, combien de morts... La guerre a été gamifiée sur le terrain en Ukraine avec des soldats qui pilotent des drones comme des bolides dans un jeu vidéo et sont récompensés par un système de points selon la cible abattue. Avec Polymarket, la guerre devient une sorte de casino ouvert à tous, et surtout aux insiders, politiques ou soldats, qui auraient accès aux infos avant tout le monde. Six portefeuilles ont parié sur les frappes la veille de leur annonce officielle et empoché 1,2 million de dollars. En Israël, plusieurs soldats font l'objet d'une enquête pour avoir potentiellement utilisé des informations classifiées pour alimenter leurs paris.
Ni victimes, ni héros mais surtout pas un PNJ
In the Navy et Polymarket sont les deux faces d’un même phénomène. D'un côté l'ironie collective, de l'autre le calcul pour un gain individuel, deux réactions en temps réel et une seule grammaire, celle d'une époque, qui habite le réel en le médiatisant et en le gamifiant. La guerre n'est plus un malheur inéluctable et subi. Elle est perçue comme une logique pilotée par quelques-uns mais dans laquelle chacun veut jouer sa partie.
Avant de dénoncer l'indécence des jeunes internautes, il faut regarder ce à quoi ce cynisme répond. Avec des dirigeants qui lancent des frappes en dehors de tout cadre légal international, et une Maison Blanche qui use et abuse des codes de la pop culture sur les réseaux pour coolifier les actes de guerre, force est de constater que le cynisme institutionnel précède celui des mèmes et des paris. Il donne l'exemple, montre les règles autrefois moins explicites. Et face à des élites qui ont depuis longtemps transformé la guerre en variable d'ajustement diplomatique, économique, électorale et utiliser Hollywood pour faire passer ses messages, les citoyens ne font qu'adopter les codes. Ce qui est nouveau donc, c'est moins le cynisme, que sa symétrie et son dévoilement décomplexé. La GenZ, native du gaming, ne cherche pas à construire un monde plus éthique. Elle veut tenter sa chance en appliquant les règles du jeu, la méta du game. Et ce qu'elle refuse avant tout, à sa manière dansante, ironique, parfois désespérée, c'est d'être le PNJ, le personnage non joueur, de la partie.





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