
Pendant deux semaines, de très jolies Polonaises ont inondé TikTok de vidéos anti-Europe. Une campagne attribuée à la Russie.
Sur X, le 30 décembre dernier, le secrétaire d’État polonais aux Affaires numériques, Dariusz Standerski, lançait un appel : « J'interviens concernant TikTok. Ces derniers jours, une véritable avalanche de vidéos générées par IA a déferlé sur TikTok, diffusant de la désinformation sur l'appartenance de la Pologne à l'Union européenne. L'ampleur de cette activité laisse penser qu'il s'agit d'une opération organisée. » Une interpellation suivie d'effets.
Le bruit des bots et le charme des influenceuses IA
Prawilne_Polki à traduire par « Femmes polonaises vertueuses ». Le nom de ce compte TikTok avait de quoi faire sourire. Pourtant, les très jolies jeunes femmes qui publiaient des vidéos sur cette chaîne exprimaient des opinions politiques tout à fait sérieuses, typiques d'une droite dure à la polonaise. L'une d'entre elles expliquait : « Je veux le Polexit (contraction de « Pologne » et « sortie » pour désigner le retrait hypothétique de la Pologne de l'Union européenne – NDLR) parce que je veux la liberté de choix, même si cela coûte plus cher. Je ne me souviens pas de la Pologne avant l'Union européenne, mais j'ai l'impression qu'elle était plus polonaise à cette époque. » Une opinion qui surfe sur une tendance : deux enquêtes menées fin 2025 soulignent que 25 % des Polonais pensent désormais que leur pays devrait quitter l'UE.
Des veilleurs et des lanceurs d'alerte
L'alerte dénonçant les vidéos des « Femmes polonaises vertueuses » a été lancée le 28 décembre par Res Futura Data House, un collectif spécialisé dans la sécurité informationnelle. Le lendemain, plusieurs créateurs de contenu polonais relayaient l'information, dont Radek Karbowski, influenceur qui se donne pour mission d' « informer et de créer un espace où la vérité, et non la polarisation émotionnelle, prime. » Sept vidéos suspectes avaient déjà généré plus de 200 000 vues et 20 000 likes en deux semaines – un taux de réactions tellement élevé qu'il en devient suspect.
Une enquête du média Konkret 24 a révélé plusieurs indices pointant vers la Russie. Le compte existait depuis mai 2023 et publiait des vidéos de divertissement sans aucun lien avec la Pologne. C'est le 13 décembre 2025 que la transformation radicale a eu lieu. La chaîne adopte alors son nouveau nom ( « Prawilne_Polki » ), une nouvelle description pro-Polexit, et trois premières vidéos deepfake sont postées le jour même. Le nom lui-même trahit une origine russe : "Prawilne" utilise la syntaxe russe "prawilnyj" au lieu du polonais correct "prawidłowe" – un détail qui a immédiatement alerté les experts.
Un ministre bien décidé
Le secrétaire d’État polonais aux Affaires numériques a réagi en moins de 48 heures. Dès le 29 décembre au matin, les services de l'Agence de sécurité de l'espace d'information (NASK, agence nationale polonaise) contactaient TikTok. Le lendemain, Dariusz Standerski adressait une lettre officielle à la Commission européenne, demandant l'ouverture d'une enquête contre TikTok pour violation du Digital Services Act (DSA). « Le contenu divulgué constitue une menace pour l'ordre public, la sécurité de l'information et l'intégrité des processus démocratiques en Pologne et dans toute l'Union européenne », écrivait-il.
Cette rapidité contraste avec la gestion des ingérences russes lors des élections législatives de 2023, où le gouvernement polonais avait été accusé de passivité. Mais depuis, Standerski a fait de la lutte contre la désinformation sa priorité. En janvier 2025 déjà, il alertait publiquement sur les méthodes de recrutement des services russes de citoyens polonais, expliquant que l'objectif du Kremlin n'était pas de soutenir un camp politique en particulier, mais de « semer un chaos informationnel propre à diviser les opinions ».
TikTok dans le viseur de Bruxelles
La réactivité de Standerski a-t-elle porté ses fruits ? Oui. TikTok a supprimé le compte en 24 heures et a ajouté un avertissement sur les recherches concernant le hashtag Polexit. Quant à la Commission européenne, elle ne compte pas s'arrêter là : elle collecte actuellement des preuves afin d'ouvrir une procédure formelle. TikTok risque une amende qui pourrait aller jusqu'à 6 % de son chiffre d'affaires mondial, soit plusieurs milliards d'euros, pour violation du Digital Services Act. Reste une question : ces manipulations vont-elles réapparaître ailleurs ? Sont-elles déjà actives sur des plateformes de messagerie plus fermées ? Les experts parlent d' « effet Hydre » : quand un compte est supprimé, d'autres peuvent surgir. La bataille doit donc se mener en fouillant dans les algorithmes de toutes les plateformes autant que dans les tribunaux.






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