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La santé peut-elle devenir le nouveau levier de la mobilisation écologique ?

© Kyle Barr

Pesticides, particules fines, additifs, aliments ultra-transformés : la bataille pour notre santé semble réveiller la cause écologique. Mathilde Touvier, Féris Barkat et Nathalie Kerhoas décryptent ce levier qui pourrait bien être la clé pour remobiliser en masse.

L'été 2025 a été le théâtre d'un événement politique majeur : plus de 2 millions de citoyens signent en à peine quelques semaines une pétition contre la loi Duplomb, dénoncée comme « une aberration scientifique, éthique, environnementale et sanitaire ». Du jamais vu.

Ce refus franc et massif résonne avec une accumulation de preuves scientifiques et une inquiétude profonde sur ce que l'on mange, respire et ce à quoi on est exposé. « De nos campagnes à nos quartiers, en passant par nos centres de recherche, les colères convergent : malades et proches, médecins, scientifiques, agriculteurs, citoyens surexposés », observe le journaliste Pierre Dezeraud, animateur de cet échange lors de la Journée des Tendances 2026. Question posée : la bataille pour notre santé peut-elle redonner un souffle à la cause écologique, dont Pierre n'ose dire qu'elle est « en état de mort cérébrale » ?

Mathilde Touvier, directrice de recherche à l'Inserm et cofondatrice du Nutri-Score, pose les bases. « La recherche en nutrition santé, cela fait des décennies qu'on travaille dessus collectivement à travers le monde. On commence à avoir certaines certitudes. » 5 fruits et légumes par jour, diversifier les protéines végétales, limiter sucre et sel : « Les niveaux de preuves sont très, très forts. » L'enjeu nutritionnel est majeur : « Un décès sur cinq dans le monde est lié à des problèmes alimentaires. » En modifiant notre mode de vie, « on pourrait éviter plus de 40 % des cancers ». Le tabac vient en tête, « mais juste après, les facteurs modifiables sont nutritionnels ».

Ces dernières années, la recherche s'est accélérée sur les aliments ultratransformés et les additifs. Grâce à l'étude Nutrinet Santé (182 000 participants) qu'elle pilote, Mathilde Touvier a produit des travaux pionniers : liens entre AUT (aliments ultratransformés) et cancers, maladies cardiovasculaires, diabète. « Une douzaine d'articles sur les additifs alimentaires, dont les dernières études sur les conservateurs. Et avec des collègues du monde entier, on a pu conduire une méta-analyse, publiée dans The Lancet, des travaux sur l'ultratransformé et la santé, qui montre des preuves très convaincantes sur les liens avec le diabète, l'obésité, les maladies cardiovasculaires, la mortalité prématurée. » Pour Mathilde Touvier, il faut donc « agir au niveau politique ».

L'intégralité de la conférence est à écouter juste ici :

« On déresponsabilise les vrais responsables »

Féris Barkat, 23 ans, cofondateur de Banlieues Climat et enseignant à Sorbonne Nouvelle sur les violences environnementales, entre à son tour dans le vif. « Un enfant sur trois a de l'asthme à Bagnolet. Ce n’est pas dû au ciel. » Les maladies cardiovasculaires, « beaucoup plus présentes dans nos quartiers populaires – on l'a vu avec les comorbidités pendant le Covid – ce n’est pas dû au ciel non plus », observe-t-il. Il fulmine : « Comment on arrive à rendre des gens malades et ensuite à les tenir pour responsables de leurs maladies, alors que c'est l'environnement qui les a rendus malades ? »

Il cite le cas de Djamila Haouache, habitante de la cité Air Bel à Marseille qui alerte depuis 2011. « Son fils est malade, sa sœur est tombée malade, son frère est mort à cause de l'eau qui est polluée dans son quartier. » Les violences environnementales structurent les territoires : « Les enfermements géographiques, mentaux, physiques, créent à force des problèmes sanitaires. » Les racines sont anciennes : une loi de 1820 autorisait la « compensation des pollutions » créées par les industries chimiques. « Les très riches n'en voulaient pas. Les très pauvres se disaient que ça pouvait rapporter un peu d'argent. C'est comme ça qu'on a recréé des inégalités environnementales structurées. »

Féris Barkat refuse catégoriquement la responsabilisation individuelle. « Tu ne peux pas chier dans l'eau et te plaindre que l'eau a un goût bizarre. » Sa conviction : « J'ai tendance à déresponsabiliser beaucoup les individus. Les gens font peut-être n'importe quoi, mais ils ne le font jamais n'importe comment. Il y a des causes qui nous déterminent. » Quand des parcours de vie « à 22 ou 23 ans, au moment où leur rêve doit naître, finissent par mourir », impossible de les blâmer. « Même les rêves, c'est quelqu'un qui nous les a mis dans la tête. » Métaphore saisissante : « Quand tu es au fond du trou, la montagne, tu ne sais même pas qu'elle existe. Comment tu peux monter une montagne que tu ne vois pas ? La capacité de se dire qu'on a une responsabilité individuelle, c'est déjà une forme de privilège. »

« On déresponsabilise les vrais responsables. On pose la question de comment réduire la consommation, mais jamais de comment réduire la production. Mais si t'arrête de produire, je ne consomme pas », finit-il par lâcher, amer.

L'alimentation : marqueur d'inégalité sociale criant

Mathilde Touvier abonde : « L'industrie nous dit : "Consommez avec modération" pour des produits qu'elle a rendus elle-même addictifs. ». Une surresponsabilisation qui vient masquer une culpabilité. « En matière d'alimentation, les conseils individuels, l'éducation, le Nutri-Score pour mieux informer – tout ça, c'est très important. Mais si on ne fait que ça, ça ne suffira clairement pas. Il faut des politiques fortes pour changer l'environnement dans lequel les gens évoluent. ». Exemple parental : « On ne peut pas reprocher à nos ados de choisir d'aller manger au McDo, au Tasty Crousty. Il y a une pression sociale, une pub, un marketing non-stop sur les réseaux, leurs influenceurs, les sportifs..» Face à ça, choisir un fruit ? « C'est quand même très compliqué. »

Nathalie Kerhoas, présidente de Bleu Blanc Cœur (label nutrition présent dans les Crous, cantines scolaires, supermarchés), incarne une alternative. Sa conviction : « En nourrissant mieux les animaux, on nourrit mieux les humains. » L'enjeu agricole ? Les agriculteurs sont « les premiers concernés par ces enjeux environnementaux et de santé – premiers utilisateurs de produits mauvais pour la santé, donc premiers touchés ». Mais aussi « premiers acteurs de la solution ». Bleu Blanc Cœur travaille ainsi avec 7 000 agriculteurs pour changer les pratiques : « Prendre soin des sols. Élargir les rotations. On a perdu de la diversité – en cultivant de moins en moins de cultures différentes. Ça appauvrit les sols, génère l'utilisation d'intrants. » Solution : revaloriser « l'herbe, le lin, la luzerne, le lupin, la féverole ».

Autre objectif pour Nathalie Kerhoas : « L'accès de tous à une alimentation de qualité nutritionnelle. » Bleu-Blanc-Coeur est ainsi présent dans le repas à 1 euro des Crous, dans les cantines, etc. « Ma fierté : mes enfants mangent équilibré, et l'agriculteur est partenaire de la qualité nutritionnelle de l'assiette. » L'impératif est là : « Ne pas faire une alimentation à deux vitesses. ». La solution aussi :   « Si on est malin, si on évite l'hypersegmentation, on arrive à proposer un produit qui rapporte à l'éleveur et peut être accessible au consommateur ».



Nutri-Score vs lobbys : 150 publications contre une poignée d'industriels

Mathilde Touvier dresse un bilan frustrant. 150 publications scientifiques sur le Nutri-Score, « un bon collectif – plein d'équipes qui s'emparent du sujet dans le monde ». Et la demande est là : le logo Nutriscore est « plébiscité par plus de 90 % de la population ». L'OCDE a chiffré que s'il était obligatoire en Europe, « on éviterait 2 millions de cas de cancers, maladies cardiovasculaires, diabètes d'ici 2050 ». Malheureusement, le logo n'est toujours pas obligatoire « du fait d'un lobby industriel intense de la part de quelques-uns – pas tous – » et malgré les tentatives de dialogue des scientifiques avec les politiques. Et Mathilde Touvier de souligner qu'une pétition pour rendre le NutriScore obligatoire est en ligne sur le site de l'Assemblée nationale. L'ambition étant de réitérer le succès de la mobilisation contre la loi Duplomb.

Mathilde Touvier rappelle à ce titre l'importance de l'offre et de la demande : « Si on arrête de consommer n'importe quoi, si on choisit des produits avec les logos d'information, les industriels s'adapteront. ». Les politiques de prix étant un élément clé. « Il ne suffit pas de dire que c'est bien de manger bio ou plus de fruits et légumes. Il faut que tout le monde y ait accès, qu'ils deviennent les moins chers, que les choix de base par défaut ce soit cela, et que les autres soient moins accessibles financièrement. »

Nathalie Kerhoas abonde sur la guerre des prix en grande distribution, « compliquée pour tenir des filières de qualité ». Certains distributeurs ont toutefois « pris un engagement fort de valoriser des filières françaises, de qualité et qui se différencient par un objectif nutritionnel ». D'autres « font le yo-yo ». Enjeu : « Information et sensibilisation des consommateurs. Il y a des gens qui prennent leurs responsabilités. »

« Ne jamais oublier le travail de conscientisation, d'éducation » 

Mathilde Touvier rappelle les fondamentaux : « Favoriser fruits et légumes, matières grasses végétales, limiter la charcuterie, manger avec moins de pesticides : c'est bon pour la santé et l'environnement. » Féris Barkat rappelle que  « malheureusement, on a tous dans nos familles des gens malades. Mais c'est aussi un privilège de comprendre le rapport santé/environnement. Il ne faut jamais oublier le travail de conscientisation, d'éducation. » Enfin, Nathalie Kerhoas souligne que « la santé est un outil de transition agroécologique. Un produit Bleu Blanc Cœur, c'est 2 à 3 fois plus d'oméga 3 (98 % des Français ne consomment pas la quantité requise), et 20 % d'impact environnemental en moins. » Alors, la santé comme levier de mobilisation écologique ? « Oui, ça peut motiver d'un bord ou de l'autre pour aller dans la bonne direction collectivement. »

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