
Festival indépendant né il y a 20 ans, le Cabaret Vert mise désormais sur la réhabilitation de friches et les énergies renouvelables pour mettre en valeur le territoire ardennais abîmé par la désindustrialisation. Enfin un vrai projet solarpunk ?
Le Cabaret Vert pourrait ressembler à n'importe quel festival d'été géant. L’événement pèse 13 millions d’euros, attire plus de 100 000 festivaliers et des têtes d’affiche comme Indochine, Travis Scott, Booba ou les Black Eyed Peas. Mais en coulisse des grands shows musicaux et des espaces dédiés à la bande dessinée, autre pendant du festival, une autre ambition, bien plus folle s’affirme : réparer les Ardennes, territoire laminé par la désindustrialisation et proposer un véritable projet écologique utopique, proche de la mouvance solarpunk. « On en avait marre de l’image pourrie des Ardennes, explique Julien Sauvage, directeur et cofondateur du festival. On voulait redonner de la fierté aux habitants et aider économiquement. » Aujourd’hui, l’organisation se targue d’un ratio flatteur : pour un euro d’argent public injecté, le Cabaret Vert génère douze euros de retombées locales.
Territoire et écologie, énergie et friches
Créé il y a 20 ans par une bande de potes de Charleville-Mézières, ville surtout connue pour avoir donné naissance à Rimbaud et subi deux occupations allemandes au XXᵉ siècle, le Cabaret Vert a toujours lié fête et écologie : « À l’époque, on parlait à peine de développement durable, explique Julien Sauvage. Mais en voulant mettre en avant la richesse de notre patrimoine, on a saisi que tout pouvait aller de pair : privilégier le local, valoriser nos forêts… Les Ardennes sont un département hypervert et tout un tas de gens autour de nous bossaient dans l'environnement. » Toilettes sèches, circuits courts, menus avec bilan carbone affiché, refus des sponsors industriels type Heineken… Le festival a grandi jusqu’à atteindre « l’effet de seuil nécessaire pour agir », en augmentant peu à peu ses jauges.
Un choix qui interroge : le Shift Project rappelle qu’une augmentation des jauges accroît l’impact écologique de façon exponentielle, alors même que le Cabaret Vert revendique une posture proche de la décroissance. Pour autant, « aujourd'hui, aucune boisson, à l'exception de quelques vins, ne fait plus de 200 kilomètres pour venir sur le festival », indique Julien Sauvage. Tout au long de l’année, le festival porte aussi divers projets, comme des concerts caritatifs en décembre pour récolter des jouets à destination des enfants défavorisés. Associatif, le festival fait partie des rares indépendants étant parvenus à atteindre les 100 000 festivaliers. Une prouesse réalisée sans passer sous la tutelle des mastodontes comme Live Nation, Combat (détenu par Matthieu Pigasse) ou Vivendi (Bolloré), mais en s’appuyant plutôt sur un réseau de près de 600 partenaires et mécènes… Tous locaux.
Une « verrue urbaine » dépolluée
Sur le site même du festival, une friche raconte ce pari. La Macérienne, ancienne fonderie devenue une « verrue en plein cœur de la ville », a été dépolluée et sert aujourd’hui de QG aux 2 800 bénévoles, dans une ambiance rappelant certains clubs techno berlinois. Mais les projets du Cabaret, enhardi par le fait de siéger dans une foule d’organismes locaux comme l’office de tourisme, ne s’arrêtent pas là : le festival ambitionne de transformer les différents bâtiments de l’ancienne usine en pôle d’attractivité d’ici 2029 mêlant coworking, restauration, picobrasserie, salle de diffusion, hôtel de 180 places et ressourcerie. À ce jour, seuls les ateliers bois prévus sur place ont vu le jour, et accueilleront une formation diplômante à la rentrée 2025. Particuliers et artisans locaux auraient aussi accès aux nombreuses machines coûteuses, aujourd’hui utilisées principalement pour la scénographie du festival.
À sa grande époque, la Macérienne disposait aussi d’une centrale hydroélectrique, tombée en désuétude en même temps que l’usine. D’ici 2030, le Cabaret tentera de la remettre en fonction. Le festival poursuivrait aussi la mise en place de la haute tension sur le site du festival et déploierait du photovoltaïque pour couvrir 95 % de ses besoins d’ici 2030, avec l’objectif d’être en 100 % renouvelable. Le reste de l’année, l’électricité produite serait revendue… non pas à EDF, mais directement aux habitants, aux entreprises et aux bailleurs sociaux du coin. Une boucle locale qui ferait du Cabaret Vert un véritable fournisseur alternatif.
Un moteur d’attractivité pour le territoire
Et après le Cabaret Vert festival et le Cabaret Vert village, le « Cabaret Vert parc urbain » pourrait aussi voir le jour prochainement. Les 15 hectares entourant le site, où se déroule aujourd’hui le festival, sont amenés à devenir un pôle de tourisme vert accueillant des activités nautiques en bord de Meuse, de la location de kayak, de pédalos, une guinguette… Et un Haut-Lieu touristique pour le vélo, alors que l’endroit est situé sur l'EuroVélo 19, itinéraire allant de Langres jusqu’à Rotterdam.
Le projet total est chiffré à 50 millions d’euros, dont 25 venus directement de la métropole : « Pour un territoire comme le nôtre, c’est complètement fou », résume Julien Sauvage. Le maire de Charleville-Mézières, Boris Ravignon, soutien de poids du projet, ne tarit pas d'éloges : « Le Cabaret Vert est devenu un moteur d’attractivité pour le territoire, inspirant en matière de transition écologique. » De quoi redonner ses lettres de noblesse aux Ardennes, et remettre, comme espéré par Julien Sauvage, « Charleville sur la carte de France, et peut-être même de l’Europe ». Ou tout du moins réparer les cicatrices d’un territoire progressivement ostracisé.
Participer à la conversation