Une grande quantité de vêtements sur portants

Made in Ukraine : la guerre se joue aussi dans notre penderie

© Seniv Petro

Yann Rivoallan, président de la Fédération française du prêt-à-porter féminin, rentre d'Ukraine. Il ramène de son voyage des projets de collaboration pour promouvoir le made in Europe, et la conviction que la mode n'a jamais été aussi politique.

Il a envoyé la vidéo par WhatsApp, juste après l'interview. Trente secondes filmées à 9h du matin, quand la minute de silence quotidienne saisit tout un centre-ville ukrainien. C'est ça que Yann Rivoallan a voulu partager en premier – avant les chiffres, avant les analyses. Dans les ateliers qu'il a visités, des ouvrières fabriquent des robes Bensimon à quelques mètres de celles qui cousent des uniformes. Le président de la Fédération française du prêt-à-porter féminin en est revenu ému – et convaincu que la mode est, aussi, une affaire d'État.

Vous rentrez d'Ukraine. Pourquoi ce voyage maintenant ?

Yann Rivoallan : Ce voyage avait deux raisons. La première est symbolique : c'était le quatrième anniversaire de la guerre. La deuxième est plus stratégique : on parle beaucoup de made in France, de made in Europe – ce sont, pour moi, souvent des slogans politiques. Je voulais voir concrètement en quoi fabriquer localement est crucial.

Je n'ai pas été déçu. Parce qu'à chaque fois qu'on rentre dans une usine, où qu'elle soit, la production de vêtements n'est plus virtuelle. Derrière les cintres en boutique ou les photos d'un site e-commerce, apparaît soudain la réalité physique, donc humaine, de celles et ceux qui fabriquent ces vêtements.

Mais en Ukraine, la dimension émotionnelle prend une toute autre ampleur. Ces personnes vous accueillent avec une joie sincère. Et puis il y a des moments de bascule – la minute de silence à 9h00, où les ouvrières arrêtent de travailler. Le drapeau ukrainien est installé au milieu de l'atelier. Les discussions avec les ouvrières semblent d'abord normales, elles parlent de leur mission, de leur entreprise.

Puis il y a un moment où tout chavire : quand elles évoquent leurs cousins, leurs frères, leurs fils au combat. On comprend alors que ces personnes fabriquent pour un pays, qu'une partie de leurs salaires part en impôts pour financer la guerre. On côtoie des ouvrières qui travaillent très délicatement pour, par exemple, Bensimon et, à quelques mètres, d'autres qui fabriquent des uniformes pour l'armée.

Cette brutalité de la réalité montre à quel point chaque achat dans ce made in Ukraine a une portée politique et stratégique. Quand on achète un vêtement Bensimon, on fait partie d'une famille qui permet à ce pays de tenir.

Ces entreprises tiennent-elles économiquement ?

YR : Elles voient leur chiffre d'affaires baisser bien sûr, parce que leurs clients ont peur. Certains restent, d'autres partent – à cause de l'instabilité d'un pays en guerre, mais aussi de cette nouvelle concurrence que nous affrontons tous. Rendez-vous compte : ils m'ont appris que Temu leur faisait aussi concurrence sur les uniformes militaires…

Ce que nous vivons comme une guerre économique, eux le vivent en mélangeant guerre réelle et guerre économique.

Ce voyage confirme-t-il que le made in Europe est possible, ou est-ce un vœu pieux ?

YR : J'ai visité trois usines, mais ils avaient fait venir une dizaine de propriétaires d'usines pour signer des accords d'éventuelles collaborations. Tous montraient leurs produits avec cette fierté : « on est encore là pour vous. » Ce qui est très triste, c'est qu'on voyait comment chacun d'entre eux était concurrencé par l'Asie – et comment nos propres marques, sous cette même pression, réduisaient leurs commandes. Mon but était d'aller voir sur place, d'évaluer la crédibilité de ce qu'ils me disaient. La prochaine étape, c'est de contacter des dizaines de marques pour développer des collections made in Ukraine.

Quel est le savoir-faire ukrainien, et en quoi peut-il intéresser les marques françaises ?

YR : Ils maîtrisent toute la chaîne de valeur – maille, chaîne et trame. Premier atout : un très haut niveau de technicité, avec encore une main-d'œuvre jeune – ils n'ont pas cette inquiétude européenne du « dans trois ans, tout le monde part à la retraite ». Deuxième point : de vieilles machines, ce qui est à la fois un atout existant et une opportunité pour l'après-guerre, avec un plan de relance. Troisième point : peu d'intégration de l'IA dans les usines. Quand je leur ai montré ce qu'on peut faire, ils étaient immédiatement intéressés. C'est là leur force : l'énergie du désespoir. On leur montre quelque chose, ils regardent tout de suite comment l'appliquer. Vous leur donnez de toutes petites quantités sur des délais hypercourts, ils savent faire – ils le font d'ailleurs pour l'armée, à flux tendus. Le mix flexibilité, expérience et capacité d'investissement me fait dire qu'on va pouvoir, essentiellement à la fin de la guerre, relancer quelque chose de fort avec l'Ukraine.

Qu'est-ce que ce voyage a changé pour vous ?

YR : J'avais déjà vécu la colère des industriels français quand je suis arrivé à la tête de la Fédération, cette immense colère issue de la désindustrialisation entamée il y a 30 ans, quand nous avons sacrifié une certaine splendeur à la française au profit d'une vision très libérale du monde. L'Ukraine en est une nouvelle démonstration, émotionnelle et dramatique. On doit se protéger des plateformes au niveau européen. Car ce sont justement les normes qui nous protègent et qui tirent le marché vers le haut. L'Ukraine nous met face à un véritable dilemme : est-ce qu'on abandonne, on se laisse manipuler – par les Russes, par les caprices trumpiens, par la vision long-termiste chinoise – ou on se réveille ? Dans cette capacité de réveil, la technologie est indispensable, l'armée est indispensable, mais la mode aussi. Parce que tous les jours, chacun de nous s'habille. La mode doit aller dans le sens de cette souveraineté à reconquérir.

Sur LinkedIn, un commentaire disait : « Vous êtes président de la Fédération française du prêt-à-porter féminin, pourquoi aller en Ukraine ? »

YR : La France a fait l'erreur de laisser partir ses industries en Asie. On nous a appris à acheter des vêtements qui ne valent quasiment rien. Leclerc vendait une robe 200 francs – soit 30 euros – il y a 25 ans. Sans compter l'inflation… Aujourd'hui une robe sur Shein c'est 5 euros. Une déflation démentielle, avec son corollaire évident : baisse de la qualité, exploitation des travailleurs, destruction de la planète. On a accepté d'acheter six fois plus de robes en baissant les qualités humaine, produit et environnementale. Il faut se réapproprier les bonnes habitudes – réparer, allonger la durée de vie d'un vêtement. En France, si on voulait tripler les volumes, il n'y aurait tout simplement pas les personnes pour le faire. Il faut construire en Europe – Portugal, Italie, Ukraine – différents bassins de fabrication, et réinscrire le consommateur dans une meilleure consommation.

Loi anti-fast fashion, Shein, BHV : où en est-on ?

YR : La taxe sur les petits colis, j'appelle ça la taxe cache-cache : on l'a vu en Italie, Shein change simplement de pays de livraison pour l'éviter. La taxe européenne à 3 euros en juillet sera plus contraignante et significative – avec 5 milliards de colis, elle devrait alimenter une caisse de 15 milliards pour l'Europe. Mais ça ne changera pas les volumes – on l'a vu aux États-Unis où, même à 100 dollars de taxe, les volumes de Temu n'ont baissé que de 50 %.

Si on monte encore les taxes, Shein passera à un modèle d'entrepôts européens – deux entrepôts gigantesques en Pologne que j'ai visités il y a quelques jours, pour l'instant vides, mais bel et bien prêts. La seule façon de les limiter efficacement, c'est d'interdire la publicité. Sans publicité, ils n'ont plus le carburant pour se déployer. C'est pourquoi la loi anti-fast fashion est essentielle. Ça fait neuf mois qu'elle a été votée au Sénat, deux ans à l'Assemblée. On nous a promis le printemps. J'attends.

Quant au BHV, c'est pathétique – à la fois de bêtise et d'escroquerie. Après l'échec phénoménal à Paris, n'importe quel chef d'entreprise aurait stoppé. Frédéric Merlin, lui, continue. Ça ne marchera pas plus à Limoges, à Angers, à Grenoble, à Reims qu'à Paris. Il faudrait pouvoir comprendre l'accord secret entre Shein et Frédéric Merlin – dont la dette est abyssale : 40 millions d'euros, dont 20 millions dus aux marques et 20 millions levés en crowdfunding. Il serait honorable de sa part d'être transparent sur tous ces flux.

Les volumes de Shein baissent..., épiphénomène ou tendance de fond ?

YR : Shein baisse, oui – entre leurs erreurs stratégiques et le fait d'avoir réduit, voire fermé leur marketplace quelques semaines, après le scandale des armes, médicaments et poupées pédocriminelles vendus sur leur plateforme. Mais il ne faut pas regarder uniquement Shein. Nous analysons la part textile de Temu, qui est non négligeable, et le développement de TikTok Shop – et je crains qu'on ait non pas une baisse globale, mais une hausse de toutes ces plateformes combinées.

Aux États-Unis, Shein et Temu ont largement baissé, mais entre-temps TikTok Shop a quintuplé – de 100 à 500 millions de dollars de chiffre d'affaires – malgré des taxes. Fermer Shein, ça ne serait pas si compliqué : on l'a fait avec Wish, il suffit d'appliquer le DSA. Fermer TikTok, c'est une autre affaire, c'est priver des millions de Français de 36h de divertissement par mois. La grogne sociale risque d'être réelle.

Carolina Tomaz

Journaliste, rédactrice en chef du Livre des Tendances Business de L'ADN.

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