Jeunes fille dans boutique de vêtements vintage

Ne plus acheter du neuf, la solution au gaspillage ?

Avec leboncoin
© Burst

Sociologue et docteure en sciences de gestion, Élodie Juge étudie depuis une dizaine d’années les modes de consommation émergents et les comportements de consommation. Spécialiste du retail, mais aussi de l’achat de vêtements de seconde main, elle nous éclaire dans une interview au long cours sur les relations entre consommation alternative et gaspillage, mais aussi sur le lent essor du concept de slow consommation. Entretien.

Qu’est-ce que la consommation collaborative ?   

C’est une bonne question, parce que les réponses sont multiples. J’ai commencé à m’intéresser à la consommation collaborative en 2013, au moment où le sujet se démocratisait autour de think tanks et, outre-Atlantique, du concept de sharing economy. Au départ, c’est une économie que l’on veut de pair à pair, via des dispositifs physiques comme des brocantes, vide dressings, etc. Des échanges entre particuliers, en somme. 

Et puis, en France, à partir de 2016, ces rencontres « artisanales » entre particuliers s’agrègent autour de plateformes numériques, comme leboncoin et Facebook. Une médiation se crée grâce à ces plateformes. Le digital a vraiment permis cet essor de cette consommation collaborative entre particuliers : produits, services, savoir-faire, etc. En un mot, c’est concrètement l’échange entre particuliers avec une promesse d’une économie plus vertueuse qui s’éloigne, en théorie, d’une économie capitaliste. 

Cette économie de partage permet-elle, aujourd’hui, de limiter le gaspillage ? Cela a-t-il un impact réel sur le problème du  gaspillage ?  

Dans le cadre de mes recherches qui portent en particulier sur le vêtement, les pratiquants et pratiquantes de cette économie collaborative ne m’ont jamais fait part de préoccupations d’ordre écologique. C’est-à-dire que j’ai pu rencontrer de nombreuses personnes, faire des entretiens et réaliser des observations participatives et, jusqu’en 2020, le fait écologique n’a jamais été une motivation auprès de ces personnes. 

La durabilité, l’économie circulaire n’était pas une motivation pour elles : c’était la bonne affaire qui les intéressait. « Shopper » la bonne affaire, mot qui dérive d’ailleurs de shopping. Je suis tombée un peu des nues – je pensais avoir des personnes décroissantes sur ce type de recherches. Or, sur le terrain, j’ai retrouvé ce que j’ai nommé des conso-marchands : des consommateurs et consommatrices qui sont montés en compétences pour acheter et vendre au meilleur prix. 

Toutefois, depuis deux ans, le consommer mieux devient une préoccupation au sein de ces cercles. Mais, selon moi, c’est plus le résultat d’un phénomène de durabilité sociale qu'un véritable souci écologique. C’est peut-être particulier au vêtement, cela étant dit. 

Aller vers moins de gaspillage n’est donc jamais une volonté franche ?

Non. La consommation collaborative est mal nommée. Là où on pensait retrouver une conscience collaborative, une envie de faire mieux et consommer moins, on se retrouve en fait face à une forme alternative de l’hyperconsommation. 

Dans ce contexte, comment rendre cette slow consommation plus attractive ?  

Ça ne fait pas partie de mes recherches universitaires, mais il faut travailler en premier lieu sur la durabilité des produits eux-mêmes. Certains distributeurs proposent des vêtements plus durables ou recyclés. Mais, en réalité, les fibres textiles recyclées sont plus courtes et s’usent ainsi plus vite. Les vêtements achetés avec des fibres recyclées durent donc moins longtemps. Avec la meilleure volonté du monde, ce ne sont pas des questions simples et des réponses simples. La loi anti-gaspillage et pour une économie circulaire (AGEC), adoptée en 2020, commence toutefois à faire bouger les lignes du côté des distributeurs.

Du côté des consommateurs, on ressent tout de même une prise de conscience grâce à des signaux faibles. Par exemple, je travaille avec des collègues sur la vision de chacun sur la place de la consommation dans leur vie de demain. On observe une prise de conscience autour de la consommation. Même chez les conso-marchands que j’ai pu rencontrer, la conscience de l’excès de consommation, de l’accumulation est réelle depuis quelque temps. C’est un discours qui se démocratise et que l’on observe aussi dans la culture populaire, comme les documentaires de Marie Kondo sur Netflix par exemple. 

Le moment du Covid a aussi, me semble-t-il, été l’occasion d'un recentrage autour de l’essentiel – famille, amis, localité. Être en lien avec des réseaux plus proches. On le sent autour de la nourriture et de l’envie de consommer local, toutefois cela prend un peu plus de temps autour des biens de consommation manufacturés. Les classes au capital culturel et social plus important sont en train de passer le cap de cette prise de conscience, tandis que les personnes au capital culturel, social et financier plus modeste commencent par l'alimentation. 

Cette prise de conscience, notamment autour des questions de gaspillage, est-elle donc à la marge ?  

Oui, c’est à la marge. Il y a cette phrase qui dit « concilier fin de mois et fin du monde » , et l’on sent bien que c’est un phénomène réel. Plus les moyens financiers sont bas, plus le rêve reste de pouvoir consommer sans se soucier de ces questions. Les centres commerciaux comme ceux de Dubaï que l’on peut voir à la télévision sont un objectif à atteindre, si l’on peut dire. Durant mes années de recherche, je pensais que la réduction du gaspillage et la décroissance seraient des objectifs prioritaires pour les consommateurs. Comme je l’ai dit, ce n’est absolument pas le cas. 

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