
Le hashtag #fibermaxxing dépasse 160 millions de vues sur TikTok. Derrière cette frénésie pro-intestinale, se cachent deux puissants moteurs : la quête de minceur et la peur de la maladie. Décryptage de la nouvelle obsession alimentaire, en passe de devenir un marché mondial.
Ramon Laguarta en est convaincu : « Fiber will be the next protein », a martelé le PDG de PepsiCo aux analystes. Celui de McDonald's, Chris Kempczinski, a prédit sur Instagram en janvier 2026 que « Fiber is going to be big » (les fibres, ça va être énorme). 62 % des 18-30 ans britanniques cherchent à augmenter leur apport en fibres, contre 36 % des plus de 65 ans, selon une étude Savanta. Le cabinet de recherche Datassential le confirme dans ses projections de 2026 : 52 % des consommateurs américains se disent intéressés par le « fibermaxxing » après en avoir entendu parler.
Cet engouement ne surgit pas de nulle part. Depuis une décennie, le microbiote a fait son entrée dans la culture populaire sous l'étiquette de « deuxième cerveau » : ce réseau de milliards de bactéries qui tapisse notre intestin et dialogue avec le système nerveux central a généré une littérature scientifique massive, des podcasts, des rayons entiers de compléments. La fibre en est le substrat de base, le carburant quotidien. Elle fermente dans le côlon, nourrit ce microbiote et réduit l'inflammation chronique. Les recommandations officielles fixent le seuil à 25-30 grammes par jour selon l'OMS – une quantité que la plupart des adultes occidentaux n'atteignent pas : moins de 20 grammes en moyenne en France, à peine 16 grammes aux États-Unis selon les données NHANES. C'est ce « fiber gap » que l'industrie a transformé en opportunité. Longtemps cantonnée aux recommandations diététiques rébarbatives et aux bols peu ragoûtants de céréales All-Bran Kellogg’s, elle bénéficie aujourd'hui d'un catalyseur inattendu…
L'Ozempic naturel
Ce catalyseur, c'est l'Ozempic. La même fermentation intestinale stimule la production naturelle de GLP-1, l'hormone de la satiété que les traitements anti-obésité cherchent à amplifier par voie médicamenteuse. Voilà donc que la fibre devient soudain « nature's Ozempic » (l’Ozempic naturel). Une appellation d’abord utilisée par les Kardashian (jamais en retard d'un bon plan business) en l'occurrence Kourtney avec sa marque Lemme et son GLP-1 Daily, avant d’ouvrir la voie à une multitude d’alternatives « naturelles ». Une expression que la Dr. Suzanne Devkota, directrice du Microbiome Research Institute de Cedars-Sinai, qualifie d’ « exagérée par rapport à ce que les données montrent réellement », selon Business of Fashion. Elle a toutefois suffi à propulser l'intérêt d'un public déjà sensibilisé vers quelque chose d'actionnable et d'immédiat, et autrement plus accessible que les médicaments.
Mais tout le monde ne se revendique pas de cette filiation. Si Hum Nutrition a généré 35 000 personnes en liste d'attente pour son « Flatter Me Fiber GLP-1 Booster », promettant de doubler les niveaux de GLP-1 en une seule prise, le Dr. Karan Rajan, créateur de contenu et chirurgien a fondé Loam en refusant explicitement tout langage lié au GLP-1, qu'il juge distordu et surestimé. Le mot « fibermaxxing » lui-même trahit quelque chose. Le suffixe « maxxing » n'est pas neutre : il a émergé dans les forums masculinistes et incels (à travers la tendance du looksmaxxing) pour désigner l'optimisation extrême et implacable de son propre corps pour correspondre aux standards de beauté en cours. Il a depuis traversé les sous-cultures pour atterrir sur des emballages de sodas prébiotiques, comme le soulignait CNN Business début 2026.
Anxiété de santé
Mais un autre moteur du phénomène pourrait bien être la peur. Les réseaux sociaux sont saturés de récits de jeunes adultes diagnostiqués d'un cancer colorectal, dont les cas précoces ont explosé en vingt ans selon les données de l'American Cancer Society – comme presque partout dans le monde, alors que les cas sont en baisse chez les plus de 65 ans. La mort récente à 49 ans de l’ancien héros de Dawson’s Creek, James Van Der Beek, a frappé les esprits. La fibre s'impose alors comme le bouclier concret face à une anxiété que la salle de sport ne peut pas soigner.
Ce qui rend cette tendance structurelle, c'est sa géographie globale, mais différenciée. Aux États-Unis, on l’a vu, elle est portée par TikTok et le complexe GLP-1. Quant aux nouvelles recommandations santé promues par RFK Jr, elles prônent les protéines animales tous azimuts, 17 citations contre deux à peine, pour les fibres. Au Royaume-Uni, le gouvernement a doublé le poids accordé à la fibre dans son nouveau Nutrient Profile Model. Au Japon, elle s'inscrit dans la 腸活 (chokatsu), une culture intestinale ancestrale qui se réinstitutionnalise. En Chine, c'est l'État qui pilote, via un Plan d'action pour les céréales complètes 2024-2035, publié par sept ministères.
Et en France ? 88 % des Français ont entendu parler du microbiote, le taux le plus élevé au monde selon l'édition 2025 de l'Observatoire Biocodex, mais seulement 13 % des adultes atteignaient les apports recommandés en fibres, d'après l'étude ESTEBAN 2014 de Santé publique France. Mais il se pourrait bien que le seuil de légitimité culturelle vienne d'être franchi : Vogue France titrait ainsi en janvier 2026 « Après les protéines, tout le monde ne parlera que des fibres » .
Tableaux de bord du microbiote et baby-biotiques
Quant à Jessie Inchauspé, 6 millions de followers sur Instagram, elle a non seulement porté la mesure de la glycémie au rang de lifestyle, d’abord avec ses astuces plus ou moins recommandables (épargnez-vous le vinaigre en contact direct avec les dents, votre émail vous remerciera), puis son inévitable complément alimentaire. Mais la biochimiste française, autrice de Glucose Revolution, a aussi réhabilité le rôle des fibres dans l’assiette : à consommer en premier lieu, avant les glucides. Sur LinkedIn, on trouve même des sophrologues qui vendent des « tableaux de bord biologiques du microbiote » à destination des dirigeants… La Dashboard culture envahit décidément tout.
Ces variations sur la même obsession du microbiome débordent déjà le seul rayon compléments alimentaires. Le WSJ nous apprend ainsi que l'Université du Maryland développe un capteur portable – surnommé « Fitbit for farts » – qui mesure en continu les émissions d'hydrogène pour cartographier les habitudes digestives. Près de 4 000 Américains se sont portés volontaires. Pendant ce temps, des startups comme Tiny Health ou Alba Health proposent des tests de microbiome à destination des bébés. Pour environ 300 dollars, elles offrent des recommandations personnalisées de baby-biotiques, mais aussi des conseils frappés au coin du bon sens : jouer dans la terre, fréquenter des animaux, limiter les antibiotiques. Les ventes de compléments digestifs pour enfants atteignent 59 millions de dollars sur un an d'après les chiffres du cabinet d'analyses Spins, cités par le quotidien financier américain. Le gut health est devenu une anxiété parentale structurée en marché, avec, là encore, un écart assumé entre les promesses marketing et ce que la science valide.
Et ce que la science valide, justement, n'a rien d'inédit. Car on peut fibermaxxer sans capteur intestinal, test de microbiome à 249 dollars ou GLP-1 Booster sur liste d'attente. Avec des lentilles, des pois chiches, du seigle, des poireaux. Autrement dit, ce que le marché a transformé en industrie à plusieurs milliards, cela s'appelait autrefois, tout simplement, manger.






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