Portrait de Julia Aubert, chargée d'Études Innovation chez L'Oréal

Julia Aubert est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.
Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?
J.A. : Depuis toujours, je navigue entre deux curiosités: comprendre les humains, leurs codes, cultures, besoins, et comprendre les sciences qui façonnent notre futur. Vivre dans huit pays m’a appris à lire les nuances de nos sociétés; étudier la biotechnologie m’a appris à lire celles du vivant. Ce double regard m’a naturellement guidée vers l’innovation, où j’ai cherché à faire dialoguer ces deux mondes: transformer les signaux faibles, qu’ils soient humains ou scientifiques, en solutions concrètes pour demain.
Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?
J.A. : Deux années d’enfance à Djibouti, dans les années 90, ont profondément marqué ma manière de voir le monde. Le climat extrême, le désert volcanique et les tremblements de terre hebdomadaires m’ont appris notre fragilité face aux éléments et la valeur du simple accès à l’eau. Dans un quotidien presque sans magasin et sans internet, j’ai découvert que l’on s’adapte à tout, que le bonheur se trouve souvent dans peu: la créativité, la beauté du désert, l’entraide autour de soi. Cette leçon de simplicité et de résilience est devenue un point de repère, qui semble encore plus pertinent en 2025.
Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retournée ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?
J.A. : Poor Things d'Alasdair Gray : un roman qui démonte les attentes sociétales imposées aux femmes, interroge la responsabilité scientifique à la manière du Frankenstein de Mary Shelley, et le fait avec un style narratif totalement débridé.
Assembly de Natacha Brown : une trentenaire qui a tout “réussi” réalise que cocher toutes les cases ne la mène nulle part, et choisit la rupture comme seul acte de liberté.
Le film One Battle after Another : une dystopie étrange, très proche de l’actualité, qui réussit pourtant à transmettre un vrai sentiment d’espoir.
Lux de Rosalía : à l’heure de la musique générée par IA, elle sort un album radicalement analogue, entre opéra et pop, chanté en treize langues, qui veut trouver la lumière en des temps obscurs.
Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?
J.A. : Dans mon secteur (innovation R&D chez l’Oréal), la mutation la plus déterminante est la montée d’une culture de l’auto-optimisation, biologique, émotionnelle et maintenant algorithmique. Longévité, quantification de soi, routines de bien-être, mindfulness… Prendre soin de soi est devenu un système de valeurs, presque un langage social. L’apparence n’est plus seulement esthétique, elle devient un marqueur d’une vie bien vécue. Cette dynamique redéfinit la beauté en profondeur et incarne notre relation au futur, à la performance, au vieillissement et même à la vulnérabilité.
L’IA accélère cette transformation, en permettant à chacun de se fixer des objectifs très personnels, d’explorer son propre potentiel, tout en posant une question cruciale dans mon métier : qu’est ce qui reste humain dans la quête de perfection? Pour moi, c’est cette tension, entre optimisation et authenticité, qui va redessiner les prochains grands marchés.
Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fière ?
J.A. : Je pourrais citer des projets récents, mais ils sont tous la conséquence d’un projet qui remonte à mes 17 ans. Pour un travail encadré, j’avais choisi un sujet atypique: comment transformer venins et poisons en médicament ou en actifs cosmétiques. J’y ai découvert un principe fondateur: à l’échelle du vivant, c’est la dose qui décide si une molécule soigne ou détruit. Le poison, bien dosé, peut devenir remède.
Ce projet m’a aussi révélé à quel point nos cultures façonnent nos perceptions du “bon”, du “toxique”, et de ce que nous jugeons acceptable. Sans le savoir, je m’étais engagée dans ce qui allait devenir ma boussole: croiser la science et le culturel pour comprendre comment nos peurs, nos croyances et nos désirs transforment la R&D.
Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?
J.A. : Ma créativité vient d’un mélange de disciplines et de rituels:
Croiser les mondes: je relie des éléments rarement connectés (une découverte scientifique, un besoin consommateur émergent, un mouvement culturel) pour identifier des zones d’innovation inattendues
Cultiver la sérendipité “curatée”: je laisse mon algorithme Instagram m’exposer à des idées improbables, puis je fais le tri à froid pour repérer les signaux faibles utiles
Créer du vide pour laisser émerger les intuitions: je me déconnecte régulièrement pour laisser germer des idées. C’est souvent dans ces espaces “d’ennui” que la créativité s’exprime, mais nous nous en accordons trop rarement le temps
Apprendre en immersion totale: chaque rencontre peut ouvrir un nouveau champ que j’explore en profondeur: future thinking, sustainability, sciences cognitives, et plus récemment un programme intensif en venture capital, pour mieux comprendre comment les prochaines grandes innovations naissent et s’amplifient.
Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?
J.A. : Lors du dîner de lancement du Livre des Tendances 2026, le discours des invités Vanessa Lalo et Olivier Mocau m’a profondément marquée. Ils expliquaient comment la Gen Z utilise le vocabulaire du jeu vidéo pour décrire le monde du travail, et comment ces métaphores révèlent un malaise bien plus large. Quand ils parlent de la “méta”, ils désignent les règles implicites du travail, souvent déconnectées de la méritocratie scolaire. Comprendre cette méta, c’est “hacker le game” et cesser de se sentir en décalage. J’aime aussi la notion de “side quest”: dans un contexte où les carrières deviennent moins linéaires, par choix ou par disruption, ces détours deviennent des étapes légitimes, pour construire un succès professionnel plus personnel, moins vertical. Moi qui ne suis pourtant pas gameuse, j’ai immédiatement adopté cette philosophie: elle injecte humour, curiosité et résilience dans ma manière d’aborder la vie et le travail, et rend l’avenir moins anxiogène et plus ludique.
Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors-norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?
J.A. : Quand j’ai rejoint le Shift, c’était d’abord pour mettre du sens sur les grands bouleversements qui nous entourent. Comprendre, pour transformer mes inquiétudes en clarté et en action. J’y cherche cette nourriture intellectuelle qui m’aide à relier signaux faibles, à écouter des experts qui bousculent mes angles morts et à continuer d’approfondir ma compréhension du monde.
Ce que j’ai envie d’y apporter, c’est ce regard de “connectrice”: relier ce qui vient de la science, ce qui vient de la culture, et ce qui vient des usages, pour éclairer les futurs possibles. Et puis, très concrètement, créer des ponts entre membres, faire émerger des projets communs, et pourquoi pas, co-créer une initiative qui incarne cette ambition collective. Pour moi, le Shift est un espace rare: un lieu où la curiosité et les échanges deviennent une force productive, et j’ai envie d’y contribuer autant que d’y apprendre.
Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?
J.A. : Je suis convaincue que les avancées technologiques, notamment en biotech et longévité, pourraient éradiquer des maladies que nous considérons aujourd’hui comme inévitables, et repenser notre manière de vivre sur cette planète: plus intelligemment, plus sainement et de façon plus durable. Mais la technologie n’est jamais neutre: elle reflète les intentions de ceux qui la financent, la conçoivent et des arbitrages qu’ils font entre performance, vitesse et responsabilité.
Mon ambition, pour les années à venir, est d’être davantage en première ligne pour orienter ces innovations: exploiter pleinement le potentiel des nouvelles technologies, tout en veillant à ce qu’elles créent à la fois de la valeur économique et un impact utile tangible pour les individus et les sociétés. Toutes les innovations ne changent pas le monde, mais celles qui résolvent de vrais problèmes créent souvent les marchés les plus pérennes. Si je peux contribuer à faire émerger des solutions techniquement ambitieuses, économiquement viables et socialement pertinentes, alors j’aurai au l’impact que je recherche.
Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?
J.A. : J’avais lu quelque part une phrase qui me plaisait : « Le futur ne se prédit pas, il se construit, et j’aime être à la table où il s’invente ».
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