Portrait de Fabienne Silvestre, Co-fondatrice des Arcs Films Festival et du Lab Femmes de cinéma

Portrait de Fabienne Silvestre
© Alexandra Fleurantin

L’ADN Le Shift est né d’une volonté de vous inviter à vivre ce que nous vivons en tant que média : vous connecter à ces pôles d’énergie de l’époque, initier les rencontres, faire naître d’authentiques conversations, et créer des relations durables. Aujourd’hui, en pleine crise sanitaire mondiale, nous avons besoin plus que jamais de créer du lien, de nous rencontrer et de vous présenter celles et ceux qui pensent et font le monde de demain. Un portrait, une rencontre.

 

Aujourd'hui, où en est-on des inégalités entre les femmes et les hommes dans le 7ème art ?

Fabienne Silvestre : Le monde du cinéma n'est pas toujours à la pointe sur les sujets de société. Il serait même plutôt à la traîne.... Le Lab est un think tank spécialisé sur la place des réalisatrices. Les études que nous menons montrent qu' il y a seulement 20% de femmes derrière la caméra, en moyenne européenne, sur les dix dernières années...  Ce qui est également marquant, c'est qu'il y a 50% d'étudiantes dans les écoles de cinéma. Mais elles ne sont plus que 33% au moment du premier court-métrage... Cette proportion passe à 25% au moment du premier long métrage et autour de 15% à partir du 3ème long et plus. C’est comme si les réalisatrices s’évaporaient progressivement !

 

Le déséquilibre est abyssal !

F.S. : En effet. Et ça ne change pas. Ces chiffres sont très bas et ils n'évoluent que faiblement au fil du temps. Autre exemple, il y a environ 25% de scénaristes femmes et environ 40% de productrices. La situation est donc moins dramatique mais tout aussi inégalitaire, notamment d’un point de vue salarial. Nous manquons de données sur les autres métiers du cinéma. C'est un énorme travail pour les obtenir. Les gens ont l'impression que le thème de la discrimination est omniprésent dans la société, mais tant qu'il n'y aura pas un vrai changement, il faudra continuer à la dénoncer.

 

Comment expliquez-vous la persistance de ces inégalités ?

F.S. : Elles ont des origines multifactorielles et les principaux freins ne sont toujours pas levés. Se lancer dans le cinéma pour une femme, c’est un peu comme se lancer dans une course de haies. La première haie à franchir est d’ordre culturel. C'est arriver à dépasser la façon dont on élève et éduque nos filles et nos fils, les valeurs et stéréotypes qu’on leur transmet, de manière souvent inconsciente. La deuxième est celle des représentations. A l'écran ou derrière la caméra, il y a peu de modèles féminins inspirants auxquelles les filles peuvent s'identifier. Elles ont donc du mal à se projeter dans ce type de carrière. Il y a ensuite toutes les haies qui sont des freins psychologiques plus ou moins conscients, liées à la confiance et l'estime de soi des femmes, dans un système globalement encore très patriarcal, qui ne les avantage pas... Globalement, les femmes demandent moins d'argent que les hommes pour faire le même film. Pourquoi ? Il y a également le contexte du harcèlement et des violences sexuelles... Ce n'est pas un hasard si le mouvement #metoo est né dans le milieu du cinéma. Et c'est aussi un beau message d’espoir que ce soient des femmes de cinéma qui en soient devenues les portes-voix. Grâce à elles, la société commence à prendre conscience de l’ampleur du problème. C’est la première étape du changement.

 

Quels impacts ces inégalités ont-elles ?

F.S. : En fonction de qui est derrière la caméra, ce ne sont pas les mêmes histoires qui sont racontées. Le cinéma a un rôle de miroir de la société. La question, c'est ce qui est représenté et ce qui ne l'est pas. Quelles conséquences est-ce que cela a sur celles, mais aussi sur ceux, qui ne se voient jamais à l'écran ? Face aux grands défis de notre époque, qu’ils soient liés aux discriminations de tous types ou aux grands sujets environnementaux, le rôle sociétal du cinéma est plus que jamais important. Quelle place les films occupent-ils dans la conscience collective ? Le cinéma fabrique depuis toujours des modèles de représentation, et de ce fait il a une responsabilité dans la modélisation des imaginaires. 

 

Comment contribuez-vous à accélérez ce changement ?

F.S. : Le Lab repose sur trois piliers. Nous réalisons chaque année une étude sur la place des réalisatrices en Europe, pour objectiver la situation et répondre à cet adage « il faut compter les femmes pour que les femmes comptent » . Ensuite, nous organisons des ateliers pour favoriser l'intelligence collective et le dialogue... Il faut réfléchir ensemble pour générer des prises de conscience. Nous essayons de planter la graine de la sensibilisation auprès de gens qui ont des responsabilités dans le secteur du cinéma, en partenariat avec le collectif 50/50. Le dernier pilier, ce sont les masterclass que nous organisons, avec l’idée de mettre en avant des « roles models » féminins. L'idée est de donner la parole à des cinéastes femmes inspirantes pour que les filles puissent se projeter dans des métiers auxquelles elles n'auraient pas forcément pensé. Les femmes réalisatrices racontent des histoires différentes, ce qui permet de changer les représentations. Il est donc très important qu'elles soient de plus en plus nombreuses à pouvoir s'exprimer.

 

Comment aller encore plus loin ?

F.S. : En terme de processus, je crois à l'intelligence collective. Toutes les actions que je mène avec mes associés s'inscrivent dans cette dynamique. Je crois fondamentalement que la diversité est synonyme de richesse, et qu’il est temps de casser notre fonctionnement en silo, dans le cinéma en particulier et dans la société en général. Le changement doit passer par une nouvelle façon de réfléchir ensemble, en développant le dialogue entre fonctions, générations, genres et cultures. Ce qui me frappe, ce sont les pertes sèches liées à la non inclusion. Au nom de quels intérêts tenir les femmes à l'écart des postes à responsabilité alors qu'elles ont été formées pour les occuper, qu'elles ont suivi des cursus universitaires pour cela... ?

 

Votre grand projet pour cette année ?

F.S. : Nous allons bientôt lancer un podcast du Lab, pour tendre le micro à des femmes qui occupent des postes dans toute la diversité des métiers du cinéma et qu’elles ouvrent ainsi des possibles à des filles tentées par cet univers... Plus largement, j'essaye toujours de nourrir et approfondir ma réflexion et de penser de manière globale. Mettre l’essentiel au cœur de l’important et « faire » ma part pour que les lignes bougent.

 

Fabienne Silvestre est membre de L’ADN Le Shift.
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