Portrait de Fabienne Silvestre, cofondatrice des Arcs Films Festival et du Lab Femmes de cinéma

Fabienne Silvestre est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.
Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?
F.S. : J’ai commencé ma carrière dans les milieux politiques, puis j’ai fait un détour par l’industrie et le développement durable. Depuis près de 18 ans maintenant, j’évolue dans l’univers du cinéma, avec en chemin une formation au coaching.
À première vue, c’est un parcours qui peut sembler aussi sinueux que les routes de mes montagnes d’origine. En réalité, il suit un fil clair : tenter de remettre l’humain et les enjeux de société au cœur des structures dans lesquelles je m’engage, et créer des espaces de rencontres pour faire émerger des idées et des possibles. Aujourd’hui, avec Les Arcs Film Festival et le Lab Femmes de Cinéma, j’essaie de mettre cette conviction au service d’un cinéma plus juste et engagé.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?
F.S. : La curiosité pour le monde et cette question simple : à mon niveau, comment puis-je faire ma part dans la période complexe que nous traversons ? Je crois profondément au rôle politique du cinéma et à la nécessité de créer plus de passerelles entre les créateurs – qui modélisent nos imaginaires – et les penseurs – qui les théorisent. À l’heure du backlash sur les questions d’égalité, le travail du Lab Femmes de Cinéma me paraît plus essentiel que jamais. Aujourd’hui encore, les femmes ne représentent en moyenne qu’un quart des cinéastes. Nous avons besoin de plus de femmes derrière la caméra, mais aussi de récits qui les représentent dans toute leur puissance et leur complexité. En décembre, nous organiserons la 18e édition des Arcs Film Festival. Défendre le cinéma indépendant européen me semble également essentiel. Les Arcs, c’est aussi le plus beau des laboratoires pour inviter les sujets de société dans l’univers du cinéma, comme nous l’avons fait dans le passé sur les thèmes de la parité, de la transition écologique, de la santé mentale ou encore de la démocratie…
Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?
F.S. : Devenir mère. Être foudroyée par l’amour pour mes trois enfants. Ce sont aujourd’hui de grands adolescents qui questionnent mes certitudes, bousculent mes angles morts et nourrissent mon désir de me battre pour un monde vivable – et souhaitable. Ma formation au coaching a été un autre tournant. J’y ai appris à écouter autrement, à essayer de toujours garder l’essentiel au cœur de l’important, à mobiliser les outils de l’intelligence collective et à placer la quête de sens au centre de mes actions. Depuis, cela irrigue tout ce que je fais et, d’une certaine manière, tout ce que je suis.
Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retournée ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?
F.S. : Ces dernières années, je me suis tournée plus consciemment vers des œuvres de femmes. Côté essais : Puissance de la douceur d’Anne Dufourmantelle, que j’offre souvent. Un antidote au cynisme ambiant. Côté roman : L'Art de la joie de Goliarda Sapienza, vertigineux de liberté. Côté cinéma : Delphine et Carole, insoumuses, rencontre lumineuse entre Delphine Seyrig et Carole Roussopoulos. Plus récemment, L'Attachement de Carine Tardieu, qui raconte avec délicatesse le deuil et la complexité des familles de cœur. Et bien sûr les films de Jane Campion, Chantal Akerman, Kathryn Bigelow, Justine Triet… Quand on cherche des talents féminins, on les trouve sans difficulté !
Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?
F.S. : Le cinéma vit une période de transformation accélérée : formats, technologies, usages… Le mouvement #MeToo interroge lui aussi profondément l’ensemble de la chaîne de fabrication des films : rapport au pouvoir, culte de l’auteur, organisation des tournages. Il nous oblige à penser le cinéma davantage comme une œuvre collective, plus respectueuse et plus responsable. L’intelligence artificielle bouleverse déjà nos façons de produire et de consommer les œuvres. Les plateformes concurrencent directement les salles… Et en parallèle, le cinéma reste un soft power majeur. Le modèle français de financement, unique au monde, est envié partout. Il mérite d’être défendu : il est vertueux à la fois économiquement et artistiquement.
Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fière ?
F.S. : La participation à la création des Arcs Film festival et du Lab Femmes de Cinéma, avec des personnes qui sont devenues des amis chers. Contribuer à faire émerger un espace transversal de réflexion et ancrer les enjeux de société dans le concret du secteur. Je suis également fière d’avoir participé et animé le groupe de travail RESPECT, qui a réuni pendant près d’un an un groupe de 30 professionnel.le.s du cinéma pour élaborer une boîte à outils contre les violences et le harcèlement sexiste et sexuel.
Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?
F.S. : Je crois profondément à l’intelligence collective. Associer des points de vue différents permet presque toujours d’aboutir à des idées plus grandes que celles que l’on aurait eues seul, dans son couloir de nage. La transversalité est une force.
Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?
F.S. : Viktor Frankl m’a appris, à travers la logothérapie, à placer le sens au cœur de l’action. Simone de Beauvoir reste une boussole : ne pas se laisser définir par les autres, refuser les assignations. Je me sens aussi très inspirée par Françoise Héritier, dont la clairvoyance a alimenté ma pensée féministe et par Angela Davis, dont le combat intersectionnel résonne avec tout ce que je tente de faire au Lab Femmes de Cinéma. Toutes m’ont appris, à leur manière, que l’art et le militantisme ne sont pas antinomiques – bien au contraire.
Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors-norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?
F.S. : Ce que je trouve précieux dans Le Shift, c’est d’y avoir rencontré des profils que je n’aurais pas croisés ailleurs et de réfléchir ensemble dans une “safe place”. On ne devient pas membre par hasard, au-delà de l’esprit de conversation qui est au cœur du modèle, je crois que ce qui nous relie est la curiosité et le besoin d’avancer “les yeux ouverts”. A vrai dire, j’aime tout au Shift ; son concept, ses équipes, le format des rencontres et l’ambiance qui y règne : stimulante et bienveillante à la fois.
Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?
F.S. : Continuer à faire ma part pour défendre tout à la fois le cinéma indépendant européen; la singularité et la force du modèle français; un cinéma plus paritaire et inclusif aussi! Puisque tout est politique et que nous traversons une zone à hauts risques… que les voix de la culture et du cinéma se fassent plus et mieux entendre pour défendre les valeurs démocratiques et la liberté de création, tout en gardant l’humain au centre.
Mon rêve ? Que mes enfants – et tous les jeunes qui aiment le cinéma – grandissent dans un monde où les écrans rendent enfin justice à la diversité et à la complexité du réel. Un monde où les femmes seraient pleinement les égales des hommes derrière la caméra, libres de déployer leurs imaginaires et de nous offrir les histoires restées trop longtemps dans l’ombre. Un monde où le cinéma indépendant européen continuerait de tenir bon, phare obstiné au cœur de la tempête des algorithmes et des vents contraires…
Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?
F.S. : « J’aime les gens qui doutent… » *
*Anne Sylvestre
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