Portrait de Delphine Pouponneau, directrice de la Diversité et de l’Inclusion du Groupe Orange

Delphine Pouponneau est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.
Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?
D.P. : Mon parcours s’est construit autour d’une conviction profonde : la richesse d’une organisation réside avant tout dans les femmes et les hommes qui la composent. C'est passionnant de comprendre les dynamiques humaines, les motivations individuelles, collectives et la manière dont les personnes peuvent s’épanouir au service d’un projet collectif. Je n’ai jamais rêvé d’être juriste en droit social ou de devenir DRH. Mais finalement ces choix étaient les bons. Depuis maintenant 30 ans dans la fonction, j’ai occupé différents postes : DRH opérationnel, fonctionnel dans des environnements et des enjeux très différents, mais aussi responsable des relations sociales en charge des négociations avec les partenaires sociaux. Aujourd’hui, je suis en charge de la diversité, l’inclusion et la qualité de vie au travail. DRH c’est un métier exigeant, situé au carrefour du business et de l’humain. C’est naviguer en permanence entre des enjeux économiques, stratégiques et opérationnels, et la réalité singulière des parcours individuels.Au fil de mon expérience, j’ai découvert la beauté de ce métier dans la rencontre et la responsabilité qu’il implique. Être RH, c’est accepter la nuance, gérer la complexité, faire preuve de courage et d’écoute. C’est œuvrer à bâtir des environnements où la performance et le respect ne s’opposent pas, mais se renforcent.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?
D.P. : Je suis convaincue que favoriser la diversité, l’équité et l’inclusion est un levier de performance, d’innovation, de cohésion sociale et de bien-être. Dans le contexte actuel, ça implique des engagements et des politiques portés au plus haut niveau de l’organisation, mais aussi d’intégrer les spécificités locales d’un groupe international. Je suis également préoccupée par les enjeux environnementaux. Ils interrogent notre responsabilité collective et individuelle. Cela signifie réfléchir à des pratiques plus durables, intégrer ces préoccupations dans la culture d’entreprise et accompagner les équipes dans cette transition.
Ce qui me motive, c’est d’agir concrètement : transformer des intentions en politiques tangibles, des valeurs en comportements, des engagements en résultats mesurables. Chaque avancée, même modeste, contribue à construire une organisation plus équitable, plus responsable et plus consciente de son impact.
Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?
D.P. : Plusieurs évènements. Au lycée en 1986, et participant aux manifestations étudiantes, la mort de Malik Oussekine a été, pour moi, une prise de conscience de la fragilité de l’État de droit, de la réalité des violences et des rapports de force. Les émeutes de 2005 dans les banlieues ont révélé l’ampleur des fractures sociales et territoriales. La question essentielle toujours d’actualité : comment une société peut-elle laisser s’installer un tel sentiment d’abandon ? Comme beaucoup, le 11 septembre a bouleversé ma perception du monde. La conscience de notre vulnérabilité collective, l’impact géopolitique durable de cet événement, et la montée des tensions identitaires qui ont suivi ont profondément influencé ma réflexion sur la diversité et le vivre-ensemble. La crise du Covid a mis en lumière les inégalités face au travail, à la santé, aux conditions de vie. Elle a également montré la capacité d’adaptation extraordinaire des organisations et des individus, tout en interrogeant notre rapport au sens, au collectif et à la responsabilité environnementale. La guerre en Ukraine est venue rappeler que la paix et la stabilité ne sont jamais acquises. Elle a ravivé la question des équilibres géopolitiques, de la solidarité internationale et des conséquences humaines des décisions politiques. De la même manière, l’évolution de la posture des États-Unis depuis l’arrivée de Donald Trump a illustré combien les choix politiques peuvent redessiner rapidement les cadres de coopération, de multilatéralisme et de dialogue. Les fractures sociales, les enjeux environnementaux et les tensions géopolitiques traversent nos organisations, influencent nos collaborateurs et redéfinissent nos responsabilités.
Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retournée ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?
D.P. :
- Les Misérables de Victor Hugo reste une lecture fondatrice sur la justice sociale et la dignité humaine. Les Justes d’Albert Camus m’a profondément marquée par la tension qu’elle explore entre engagement, morale et responsabilité : jusqu’où peut-on aller au nom d’une cause ?
- Les travaux de Françoise Héritier, notamment Masculin/Féminin, sur la compréhension des inégalités femmes-hommes et de leurs racines culturelles.
Sapiens de Yuval Noah Harari offre un recul sur notre trajectoire collective et nos modèles de société. - Sur les enjeux environnementaux, Vers la sobriété heureuse de Pierre Rabhi propose une réflexion sur la frugalité et la cohérence entre convictions et modes de vie. La bande dessinée Le Monde sans fin de Jean-Marc Jancovici rend accessibles des enjeux énergétiques complexes.
- Au cinéma, La Haine de Mathieu Kassovitz demeure une œuvre essentielle sur les fractures sociales françaises. Le film Demain de Cyril Dion, apporte une note constructive en montrant que l’action collective est possible face aux défis écologiques.
- Enfin, la série Black Mirror questionne les conséquences éthiques de nos innovations lorsque l’humain n’est plus au centre.
Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?
D.P. : La transformation profonde du rapport au travail. Les attentes des collaborateurs ont profondément évolué. Ils recherchent du sens, de l’équité, de la cohérence entre les valeurs affichées et les pratiques réelles. La révolution technologique (IA, automatisation, digitalisation) transforme nos organisations en profondeur. Elle modifie les compétences attendues, accélère les cycles de décision et pose des questions éthiques majeures : biais, transparence, protection des données, maintien du lien humain. Le dérèglement climatique et les exigences de transition écologique ont un impact direct sur les organisations : évolution des métiers, adaptation des sites de travail, mais aussi conditions de travail. Ces transformations interrogent la qualité de vie au travail et la responsabilité de l’entreprise. Enfin, les tensions géopolitiques redessinent durablement l’environnement des entreprises et génèrent également de l’incertitude pour les collaborateurs, renforçant les enjeux de résilience d’engagement et de cohésion interne. Dans ce contexte, la fonction RH doit anticiper les impacts humains de ces mutations et contribuer à un modèle de performance durable.
Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fière ?
D.P. : En 2019, nous avons négocié un accord mondial sur l’égalité entre les femmes et les hommes et la lutte contre les discriminations, aujourd’hui déployé dans plus de 26 pays. Cet accord pose un cadre commun exigeant, avec des engagements concrets en matière d’égalité salariale, d’accès aux responsabilités, de prévention des discriminations et de gouvernance. En 2020, nous avons également lancé une Charte internationale pour une IA inclusive. L’objectif était d’anticiper les risques de biais algorithmiques et de promouvoir des pratiques éthiques dans le développement et l’utilisation des technologies d’intelligence artificielle. Enfin, je suis particulièrement engagée pour promouvoir la place des femmes dans les métiers de la tech et du numérique. Au-delà des enjeux de représentation, il s’agit d’agir sur l’orientation, le recrutement, le développement des compétences et la rétention des talents féminins dans des secteurs encore largement masculins.
Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?
D.P. : Je m’efforce de nourrir ma réflexion des travaux de la recherche académique autant que des retours d’expérience opérationnels. Lire des études, suivre les débats, me permet de prendre du recul et d’éviter les effets de mode. L’empathie et l’altérité : comprendre réellement l’expérience vécue par les collaborateurs, intégrer des points de vue divergents, confronter des cultures différentes. Croiser les regards managers, experts techniques, partenaires sociaux, jeunes talents permet de faire émerger des angles morts et d’enrichir les solutions. Créer des espaces de dialogue où l’on peut questionner, débattre et expérimenter sans crainte. Innover consiste moins à chercher l’idée brillante qu’à organiser la rencontre des disciplines, des expériences et des sensibilités.
Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?
D.P. : J’ai été profondément nourrie par les valeurs humanistes. Mais aujourd’hui, cette vision ne peut plus être uniquement anthropocentrée. Les enjeux écologiques ont profondément élargi ma grille de lecture. Le dérèglement climatique, l’épuisement des ressources et les crises environnementales successives nous obligent à repenser notre modèle de développement et de réfléchir à la soutenabilité de nos choix collectifs. Comment concilier performance, justice sociale et responsabilité environnementale ?
Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors-norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?
D.P. : J’y cherche d’abord une confrontation fertile des points de vue : croiser les expertises, sortir des angles morts, challenger mes propres certitudes. Les transformations environnementales, technologiques et sociétales que nous vivons exigent des approches systémiques. L’ADN permet précisément cela : penser au-delà des silos, relier économie, écologie, innovation, la culture. Les livres des tendances sont une mine d’Or, et une source d’inspiration. Cette capacité d’anticipation et d’éclairage sur les phénomènes qui redessinent profondément les modèles d’affaires, la société, les organisations et les métiers. Comprendre ces dynamiques en amont est essentiel pour agir avec responsabilité. Ce que je souhaite y apporter : mon regard de professionnelle des ressources humaines engagée sur les questions de diversité, d’inclusion et de qualité de vie au travail.
Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?
D.P. : Je rêve d’un monde où la performance ne se mesure plus uniquement en chiffres, en PIB mais aussi à l’aune de l’impact positif sur la société et la planète. La CSRD aurait pu nous y aider.
Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?
D.P. : Innover sans exclure, performer sans épuiser. Concilier ambition et soutenabilité. Et se reposer la question de l’innovation versus le progrès et pour qui ?
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