Christophe Perruchas, artiste

Christophe Perruchas est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.
Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?
C.P. : Je suis né à Nantes en 1972. Après des études de lettres, je suis devenu créatif puis directeur de création dans plusieurs grandes agences parisiennes – BDDP&Fils, Duke Razorfish, Publicis – en pilotant des campagnes en France et à l’international.
En parallèle, j’ai cofondé Papa Sapiens, un réseau d’épiceries fines et de restaurants, une sorte d’ambassade des petits producteurs. C’était aussi un lieu vivant, avec des soirées événementielles — un véritable réseau food où producteurs et meilleurs clients se rencontraient, goûtaient, échangeaient, et faisaient circuler les idées, les produits et les énergies.
J’ai aussi publié plusieurs romans : Sept gingembres (2020), finaliste du prix de Flore ; Revenir fils (2021), numéro 1 du palmarès Orange ; La Fabrique des Timidités (2025) ; et Liquidations (à paraître en octobre 2026). Et aujourd’hui, avec OISX, l’agence créative que j’ai cofondée, j’accompagne marques, écoles et institutions en développant des Idées Utiles qui mêlent stratégie, narration et innovation.
Qu’il s’agisse de publicité, de restauration, de littérature ou d’innovation, je fais toujours la même chose : créer des ponts entre les gens en donnant aux idées une forme sensible, incarnée et durable : vivante.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?
C.P. : Ce qui me fait me lever le matin (en dehors de la lumière du jour), c’est la curiosité.
La curiosité d’habiter une époque dingue, terrible, tectonique – où tout est perdu et où tout est possible. L’envie de faire : trouver et développer des idées pour mes clients, des idées réelles, ancrées, efficaces, mais aussi inventer des mondes fictifs qui disent la vérité dans les romans. J’aime l’interpénétration de ces deux terrains, la réalité et la fiction, et la manière dont ils s’augmentent l’un l’autre. Le réel, pour moi, est une fiction qui a réussi.
Je m’interroge aussi sur les bouleversements que l’IA générative apporte à la littérature : ce que “faire littérature” veut dire en 2025, comment écrire quand les machines écrivent aussi. Ce qui me fait lever le matin, ce sont les questions. Je n’aime pas beaucoup les réponses, mais j’adore les questions.
Je termine un roman à paraître en octobre 2026 : une collision entre les années folles – Dada, Rigaut, Breton – et ce que j’appelle les "Fulgurantes", nos années post-Covid où tout s’accélère, tout devient exponentiel, on n'en connaît pas encore l’issue mais où on sent la formidable vélocité, les G qui clouent au siège.
Ce qui m’intéresse dans ce livre, c’est d’interroger les mutations sociétales, technologiques, géopolitiques… sans avoir l’air de le faire. En racontant simplement l’histoire d’un type de cinquante ans, un peu perdu dans un monde beaucoup trop rapide pour lui. Un type devenu étranger au monde de ses enfants.
Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?
C.P. : Cette question est intéressante, elle convoque ce que j’appelle nos fictions utiles : nos manières de donner une forme, un sens, une causalité à ce qui n’en a pas.
Premier aveuglement : on ne voit pas que tout a déjà commencé.
Un livre démarre longtemps avant qu’on l’écrive vraiment.
Une famille prend forme avant qu’on la reconnaisse comme telle, des années des mois avant, une rencontre, un regard, une odeur, quelque chose est déjà en marche.
Un projet se prépare en amont, dans des intentions discrètes, des gestes minuscules ; des new biz se préparent parfois des années en amont, sans qu’on le sache encore, autour d’un verre, pendant un week-end.
L’aveuglement second : on ne voit pas que rien n’est commencé.
La publication n’est qu’un début, pas la ligne d’arrivée sur laquelle on se concentrait depuis des années, d’éditeurs en refus, les poings serrés.
La naissance aussi, c’est l’ensuite, les 20 ans à venir, c'est là que tout se passe réellement, nuits angoisses, dangers, pièges, Parcoursup, etc.
La signature d’un projet ne clôt rien : elle ouvre simplement la partie la plus longue, parfois sur des années.
Entre ces deux opacités – ce qui commence sans le dire, et ce qui ne commence vraiment qu’après ce qu’on croyait être une fin — on avance dans un brouillard perpétuel.
Et puis un jour, on se retournant, on essaie de raconter ce parcours, on le post rationnalise, on organise nos mythes et nos histoires, biais en avant.
On devient la somme de nos fictions, de ces petites constructions qui nous aident à relire ce qu’on a vécu. Ça pourrait donner ça :
1996 ou 97 : une petite salle, pleine université de Nantes, Monsieur Jacquesson, prof d’informatique, Peter Falk fatigué, nous faisait découvrir le Net balbutiant : le HTML, les http Arpanet, le MIT et les neurosciences en embuscade : on pressentait un monde qui s’ouvrait, sans comprendre encore lequel.
J’avais négocié une clef qui ouvrait la pièce où trônait le Performa connecté au www. J’y allais seul, souvent, avec cette impression d’être en avance sans savoir sur quoi. Un jour, j’y ai amené un ami pour lui montrer internet comme on montre une maison de campagne Nous avons erré sur les rares sites français, lents et vides. L’un était celui de Publicis.
On y annonçait un concours : imaginer la suite d’une saga de café où deux divorcés se retrouvaient sans jamais se rejoindre. J’ai écrit quelques scénarios, envoyé le tout via le modem 56k et ses gloussements de poule.
Quelques semaines plus tard, une voix en anglais au téléphone : You were right on time and right on the ball“.”
J’avais gagné. Un stage au 133, Champs-Élysées. Chez Publicis.
Ça avait commencé, et je ne le savais pas. Internet avait dévié ma route, à quelques années près, ce possible n’existait pas.
Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retourné ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?
C.P. : Les romans de l’adolescence, ceux qui forment : Fante Bukowski, qui montre qu’il y a autre chose que les intérieurs bourgeois et les parquets cirés pour raconter les vies, Et Nabokov, pour sa précision diabolique.
La Conjuration des Imbéciles, John Kennedy Toole, une claque au lycée.
Et Calaferte, la dynamite.
Plus tard, il y a eu Luke Rhinehardt, avec son Dice Man, sans doute avec le Ponthus, le livre que j’ai le plus offert. Le hasard comme décideur est-il meilleur ou pire que nous ?
Le Joseph Ponthus donc, À la Ligne, que j’offre à tous les jeunes que je croise à l’agence.
Le Seigneur des Porcheries de Tristan Egolf, magistral et marquant.
Les Levé et Zorn, et curieusement Gracq qui me fait toujours de l’effet malgré ses chandails austères.
J’essaie de faire lire Cervantès et Diderot à mes enfants, je vous tiens au courant.
Je suis aussi très attiré par les journaux : celui de Matthieu Galey, saveurs et vacheries sublimes, celui de Mireille Havet, peinture d’une époque folle et puis le Calet : Peau d’Ours, qui m’émeut toujours autant à chaque relecture. Des destins emprisonnés qui ne savaient pas que ça avait déjà commencé à finir, qui ne notaient que les signaux faibles : on a envie de les prévenir, bras en l’air comme à Guignol.
Colette Andris : La Femme qui Boit. Une autrice à redécouvrir : fascinante : elle pourrait être notre contemporaine et amie. Dans un genre différent et pour sortir de la fiction : Oliver Sacks : L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau, fascinante galerie de portraits d’atteintes neurologiques.
Et évidemment Jacques Rigaut, le centre mat des Dadas, le dandy sublime, celui par qui tout commence. Celui joué par Maurice Ronet dans le film de Louis Malle, Feu Follet, adapté de Drieu la Rochelle : les dernières 24 heures d’un désespéré. Sa mort coïncide à quelques semaines près à la fin des années folles. La fin des possibles. On peut lire sa biographie éditée chez Gallimard : Le Suicidé Magnifique de Jean-Luc Bitton. J’ai beaucoup annoté cet ouvrage pour préparer le roman qui sort en 2026. Qui tourne autour de Rigaut Jacques.
Dernièrement, j’ai suivi les cours de Mouajdi Mouawad (L'Ombre en soi qui écrit, éditions Collège de France), son spectacle Racine carrée du verbe être à la Colline était stupéfiant de fluidité et d’intelligence malgré ses presque 6 heures de durée.
Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?
C.P. : Tarte à la crème, mais c’est colossal : l’avènement des IA. Et notamment des IA génératives C’est d’abord culturel avant d’être technologique, c’est donc un vrai changement.
Dans le monde du travail, c’est avéré, tout le monde peut voir ce que ça a permis d’accélérer, ce que ça fait gagner en « productivité ». Ce qui m’intéresse, précisément en ce moment c’est l’impact sur la littérature. Je suis en train d’écrire (tout seul) une sorte d’essai sur le sujet : Marguerite Duras est-elle un LLM comme les autres. La redéfinition de l’auctorialité, la pénétration invisible des outils d’écriture chez les auteurs, la politique de l’autruche des éditeurs, le rejet des lecteurs, il y a mille dimensions à déplier.
Là encore, ça a déjà commencé. Et on ne le sait pas.
Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fier ?
C.P. : Ils sont deux, radicalement opposés : la sortie de Milo, une IA sparring-partner pour les étudiants et les profs, que nous avions initiée avec l’agence pour l’école d’ingénieurs ECE (groupe OMNES), la première d’une série d’initiative qui promettent de faire de 2026 une année passionnante.
La sortie de mon roman autour de Rigaut, après 6 ans d’écriture et de réécriture.
Qui promet de faire de 2026 une année passionnante.
Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?
C.P. : Je lis beaucoup, tout ce qui me passe sous la main, je passe du temps à creuser des sujets, qui, a priori ne sont pas utiles et déterminants. J’accepte de perdre du temps, de me laisser dériver, à la limite de la monomanie parfois. J’écoute beaucoup les adolescents, ils ont toujours raison, même quand ils ont tort. Je fais des ponts et des sessions d’import-export : on n’invente plus grand-chose, mais certains croisements permettent encore de faire jaillir du neuf. De la data et un peu de Dada.
Je lis le guide des tendances ADN 2026 par exemple.
Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?
C.P. : Je vais répondre du point de vue de l’auteur : comment à partir de ce pauvre matériau qui est le même pour tous : la langue, peut-on faire naître et renaître l’indicible, ce que seuls les sens et l’émotion peuvent déclencher ?
Ceux qui influencent ma réflexion sur l’écriture — comment la débarrasser du calcaire des habitudes, des expressions déjà utilisées par d’autres, de ce qui appauvrit, enferme — n’appartiennent pas à une école ou à un style.
Chaque initiative personnelle m’importe. Éric Chevillard, Jean Echenoz, Tristan Egolf, Rebeka Warrior, Joseph Ponthus, Flora Bonfanti, Edouard Levé, Fritz Zorn, Constance Debré, Maria Pourchet…
Le monde du travail, j’ai décidé que c’était la langue.
Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors-norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?
C.P. : Ce que j’aime chez Le Shift, c’est son côte anti Rotary club. Une sorte de LinkedIn inversé. Ici, pas de réseau bas du casque, pas d’arrière-pensées qui trébuchent, on y va pour s’ouvrir la tête et comprendre le monde, on y va pour être surpris. Il y a un côté jubilatoire à se retrouver assis à côté d’un chercheur, d’un journaliste ou d’un artiste, d’une secrétaire d’État ou d’un lanceur d’alerte. « La vie, c’est une grosse boîte de chocolats, on ne sait jamais sur quoi on va tomber ». Le Shift c’est ça. La richesse des croisements : un espace de friction exogène.
J’espère y apporter mon galet, hybride, ma façon de voir le monde.
Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?
C.P. : Juste : essayer d’éviter la répétition.
Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?
C.P. : Je dis souvent : « Il n’y a aucune raison que ça se passe bien ».
Parce qu’une fois cela posé, il n’y a aucune raison que ça se passe mal.
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