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Ils font Shifter l'époque
Arnaud Pagès - Le 7 juill. 2020
Portrait de Dominique Sciamma
© DR

Portrait de Dominique Sciamma, président de l'école de design Strate

Diplômé de l'Université de Jussieu en Mathématiques et en Informatique théorique, Dominique Sciamma a débuté sa carrière comme chercheur au début des années 80 en travaillant pendant 12 ans pour le groupe Bull, notamment sur le sujet de l'Intelligence Artificielle. Après 2 ans passés à Singapour, il intègre EDS (Electronic Data Systems) pour s'atteler à la résolution de problèmes complexes grâce à l'IA et les algorithmes mathématiques. Il est ensuite le premier éditeur électronique de la Tribune, dont il conçoit la stratégie et l’offre numérique. Créatif compulsif, il est l'auteur de nombreux logiciels, textes, articles et scénarios de bande-dessinée ou de jeux vidéo. Aujourd'hui à la tête de l'école de design Strate et Président de l'association APCI, qui œuvre pour la promotion du design industriel, il propose de transformer la société en prenant le dessein collectif comme boussole et l'éducation comme levier.

L’ADN Le Shift est né d’une volonté de vous inviter à vivre ce que nous vivons en tant que média : vous connecter à ces pôles d’énergie de l’époque, initier les rencontres, faire naître d’authentiques conversations, et créer des relations durables. Aujourd’hui, en pleine crise sanitaire mondiale, nous avons besoin plus que jamais de créer du lien, de nous rencontrer et de vous présenter celles et ceux qui pensent et font le monde de demain. C’est pour cette raison que nous avons souhaité publier les portraits des membres de L’ADN Le Shift. Un portrait, une rencontre.

 

Quelle est votre vision du changement ?

Dominique Sciamma : Pour moi, le changement est de nature politique. Il n'est pas mécaniquement induit par nos performances technologiques. C'est une approche très cartésienne, très révolution industrielle, très process, bâtie sur l'idée du réglage, qui nous fait généralement penser cela. Le véritable enjeu aujourd'hui est de savoir quel dessein nous voulons poursuivre. La crise du Covid a démontré que nous étions extrêmement fragiles. Notre société n'est pas résiliente et la planète non plus. Un certain nombre de signaux, qui nous alertaient depuis longtemps de manière abstraite, sont devenus concrets. Nous avons été confinés pendant trois mois. Il y a une urgence absolue à redéfinir le type de système dans lequel nous voulons vivre. C'est une question politique et pas technique.

 

Il faut repenser la société ?

D.S. : Il s'agit vraiment de se poser la question du dessein. Ce n'est pas pour rien que j'utilise ce mot. Dessein et design veulent dire la même chose et ont une origine commune, le mot italien « disegno » qui signifie à la fois « dessin » et « dessein ». Quel dessein avons-nous ? Quel est notre projet et quel design permet de le concrétiser ? Il faut que nous redéfinissions la manière dont nous voulons vivre ensemble. Pour y parvenir, il faut détricoter un certain nombre de choses. Comment prend-on des décisions ? Sur la base de quoi ? Avec quelle connexion au réel ? Ce sont typiquement des questions que se pose un designer. Celui-ci va problématiser l'observation du réel et poursuivre un objectif d'amélioration permanente de la situation. Il va miser sur la collaboration pour à la fois mieux comprendre les enjeux et résoudre plus efficacement les problèmes. Il s'agit à la fois d'admettre notre capacité individuelle à apporter des solutions et la capacité collective à agir en nous associant. Et du coup, la pratique acquière inévitablement une dimension politique. Travailler et avancer ensemble nécessite de faire confiance à l'autre et oblige à considérer que nos savoirs ne sont pas complets et ceux des autres doivent être mis dans la boucle. Au bout du compte, l'objectif est de pointer collectivement du doigt la direction à prendre. Il faut la "désigner" avant de la "designer".

 

Selon vous, que manque-t-il aujourd'hui pour transformer nos modèles ?

D.S. : C'est avant tout un problème d'éducation. Il faut être en mesure de partager un constat commun et d'impulser un mouvement basé sur l'articulation des intelligences. Il faut pouvoir prendre parfaitement conscience des enjeux auxquels on s'attaque... Et il faut ensuite éduquer. Or, le système éducatif français s'appuie avant tout sur le formatage. Il est issu de la révolution industrielle avec une approche ou les problèmes sont découpés en morceaux pour faciliter leur résolution. Nos écoles d'ingénieurs, nos écoles de management, nos écoles d'administration, nos universités sont construites comme une ligne d'assemblage géante qui a pour but de servir les intérêts de la société post-industrielle. Le système éducatif est à revoir de fond en comble.

 

Comment y parvenir ?

D.S. : Il faut du courage et de la lucidité. Il avoir faut le courage de définir et de dire clairement le projet. Cela veut dire que l'enjeu est celui de la décision. Le design ultime n'est pas celui des objets, des espaces, ou des expériences, mais celui de la décision, et il faut former des designers capables de le mettre en œuvre. Ce que ne savent pas faire les élèves des grandes écoles. Ils n'ont pas l'humain au cœur et sont dépourvus d'une approche systémique. Ils ont une vision très arrogante et top down du monde. Tant qu'on n'aura pas fait cette révolution là, il ne se passera rien. Il faut détruire les grandes écoles telles qu'elles existent aujourd'hui, pour en faire des lieux dévolus à l'interdisciplinarité, à la créativité et à l'empathie... 

 

Votre projet essentiel pour cette année ?

D.S. : En tant que président de l'APCI, le projet qui me tient particulièrement à cœur est celui de l'installation d'une politique nationale du design en France. Nous travaillons dans ce sens sur un événement important pour la rentrée. Nous allons avoir en septembre le numéro zéro d’un événement qui s'appellera « France Design Week ». L'idée, c'est de faire résonner la réalité, la philosophie, les valeurs et les acteurs du design au même moment sur tous les territoires. Tout à coup, le design vibrera partout en France pendant deux semaines. En tant que Président de Strate, la question essentielle est de tirer toutes les leçons de la crise du Covid-19 pour mieux préparer les étudiants au monde qui vient.

 

Dominique Sciamma est membre de L’ADN Le Shift - le collectif des Nouveaux Mutants.
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Arnaud Pagès - Le 7 juill. 2020
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