chapeau one piece

La revanche de la « Dégénération Z » : ce que les écrans leur ont appris

On les dit volontiers anxieux et abrutis par leurs téléphones. De Katmandou à Belgrade, la génération du gaming, du fandom et des trolls démontre qu’elle sait transformer ses usages numériques en tactiques politiques.

Au Pérou, à l’automne 2025, le ministre des Transports déclarait : « Il faut être objectif, cette Génération Z, pour moi c’est la “Dégénération Z”. Avez-vous vu comment ils ont laissé la place San Martín ? » Avec ce jeu de mots, le ministre résumait le procès régulièrement fait à une jeunesse décrite comme abîmée par ses écrans.

Mais depuis près de deux ans, dans de nombreux pays, les Z révèlent leur capacité à mener des mouvements de revendication. De Rabat à New Delhi, ils font circuler leurs révoltes en utilisant les codes appris avec le numérique. Ce n’est pas nouveau ? Effectivement. Les Indignés, Occupy ou Nuit debout s’organisaient déjà sur Facebook. Mais la génération qui vient a été immergée dans la culture des réseaux et des forums dès l’enfance. Certains y ont gagné leur argent de poche, d’autres y ont aimé leurs idoles en mode fandom, nombre d’entre eux ont joué des nuits entières, beaucoup ont appris l’humour des trolls. Si chaque communauté vit dans sa bulle, toutes partagent des pratiques qui, d’un soulèvement à l’autre, reviennent. Ce bain culturel mérite d’autant plus qu’on s’y arrête qu’il déteint parfois sur les événements. Dix jours après la sortie sur la « Dégénération Z » de son ministre, la présidente péruvienne Dina Boluarte était destituée. Il est temps de comprendre ce que les écrans ont appris aux Z.

Ni chef, ni PNJ : « Be water »

En 2024, au Kenya, la génération Z entre en lutte contre une loi de finances. Elle se définit par un triple refus : « Sans chef, sans tribu, sans parti ». Deux organisateurs expliquent qu’un mouvement peut être « à la fois vraiment décentralisé et vraiment coordonné » . En ligne, les joueurs appelleraient cela une « guilde », les trolls un « raid », les fans de K-pop une « army ». Chacun tient un rôle, personne ne reste personnage non joueur (PNJ), le chef de raid change d’une partie à l’autre et les alliances sont nouées le temps d’une quête. Et parfois, c’est efficace. En une dizaine de jours, les jeunes Kényans ont obtenu le retrait du texte.

Les aînés des Z rêvaient aussi d’horizontalité et délibéraient en assemblée générale pour trouver un consensus. Eux s’organisent vite, et peut être que ce qu’ils perdent en concepts politiques et en idéologie, ils le gagnent en pragmatisme et en efficacité. Au Népal, en septembre 2025, le Parlement vient de brûler quand près de 150 000 jeunes se retrouvent, entre autre, sur un serveur Discord pour décider qui dirigera le pays. On débat, on sonde, un sondage ouvert sur le serveur place en tête l’ancienne juge Sushila Karki, qui sera nommée trois jours plus tard.

Les mouvements à Hong Kong avaient théorisé cette fluidité dès 2019 en référence à Bruce Lee : « Be water ». Déclinée en mode collectif, la philosophie devient : « Solides comme la glace, rassemblés comme la rosée, dispersés comme la brume ». Face aux forces de l’ordre, cela donne : on se coordonne, puis on se dissout et on réapparaît ailleurs.

Ne nourris pas le troll : « Bismillah, c’est les ténèbres »

Le 15 mai 2026, à New Delhi, le ministre de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, reconnaît que les sujets du concours national de médecine circulaient avant l’épreuve, preuve que le concours était compromis. À la Cour suprême, le juge en chef Surya Kant s’emporte : « Il y a des jeunes qui sont comme des cafards, qui ne trouvent pas d’emploi. » Il assurera ensuite avoir visé les faux diplômés en droit, mais il est déjà trop tard. Le lendemain, Abhijeet Dipke, trente ans, tout juste diplômé de l’université de Boston, lance sur X le Cockroach Janta Party, le parti des cafards. Pour y adhérer, il faut être « chômeur, paresseux, chroniquement en ligne, capable de râler en professionnel ». Le 20 mai, son compte Instagram compte neuf millions d’abonnés, dépassant en quelques jours celui du BJP, le parti du Premier ministre Narendra Modi. Et quand X bloque son compte, un nouveau surgit avec pour devise « Les cafards ne meurent pas ! ». Le 25 juillet, Dharmendra Pradhan démissionne. « Nous l’avons fait ! », jubile Dipke sur Instagram. Une victoire en forme de blague insolente ! « La façon dont il a été ridiculisé ces derniers jours est sans précédent », observait à propos de Narendra Modi son biographe, le journaliste Nilanjan Mukhopadhyay.

Souvenez-vous du « How dare you » que Greta Thunberg lançait en 2019 à la tribune de l’ONU, une colère vibrante si bien formulée dans la langue des adultes qu'on l'avait accusé de ne pas en être l'autrice. Sa génération interpelle toujours le pouvoir, mais elle y ajoute la post-ironie des forums, ce mélange d'humour et de sérieux et qui circulent si puissamment sur les réseaux et ailleurs. Le troll se définit par sa capacité à manier la provocation et gagne quand sa cible répond. Mais il excelle aussi à retourner les arguments de son adversaire. Début octobre 2026, une capture d’écran circule en France. Un certain « Mamadou » y demande sur Snapchat à rejoindre une boucle de lycéens : « Salut, au nom de Dieu, c’est les ténèbres. C’est quand le blocage, wallah, frérot ? » Les lycéens croient reconnaître le style d’un policier infiltré singeant leur langue. Rien ne le prouve. Mais en quelques jours, la phrase couvre les pancartes et des dizaines de milliers de vidéos parodiques, elle est reprise à Bruxelles et Milan et le piège devient cri de ralliement.

Le Net contourne la censure : « On part ensemble à 19 heures »

Les joueurs appellent « exploit » le bug qu’on retourne à son avantage, et les fans ont appris qu’un catalogue bloqué dans leur pays se débloque avec un simple VPN. Cette génération n’ignore pas qu’il est difficile de se tenir caché, mais elle a pris l’habitude de contourner les barrières numériques. Elle a aussi compris que les grandes plateformes ne jouent pas toujours dans son camp. En Indonésie, fin août 2025, TikTok suspend sa fonction Live dans un pays qui compte plus de 100 millions d’utilisateurs.

Le 4 septembre 2025, le gouvernement népalais bloque 26 plateformes. Trois jours plus tard, les inscriptions au service Proton VPN dans le pays ont progressé de 6 000 %, et bientôt de 8 000 %. Le 8 septembre, jour où les cortèges envahissent Katmandou, près de 50 000 Népalais téléchargent Bitchat, une messagerie qui passe de téléphone en téléphone par Bluetooth, sans Internet. À Madagascar, quelques semaines plus tard, l’application est téléchargée 70 000 fois en une semaine. « Le Net interprète la censure comme une panne, et la contourne », disait en 1993 John Gilmore, l’un des fondateurs de l’ONG de protection des libertés en ligne, l’Electronic Frontier Foundation. Aujourd’hui, ce sont les utilisateurs qui cherchent à esquiver le système. Confinés au printemps 2020, les manifestants de Hong Kong installent leurs banderoles dans le jeu Animal Crossing. Un an plus tôt déjà, un simple AirDrop reçu dans le métro coordonnait la dispersion : « On part ensemble à 19 heures. »

L’era des fandoms : « The One Piece is real ! »

Reste le récit. Dans One Piece, le manga le plus vendu de l’histoire, avec plus de 600 millions d’exemplaires dans le monde, une bande de pirates menée par le jeune Luffy défie un gouvernement mondial corrompu. Le pavillon de l’équipage montre une tête de mort souriante coiffée d’un chapeau de paille.

Fin juillet 2025, des camionneurs indonésiens hissent ce drapeau contre une interdiction qui les frappe. Les étudiants le reprennent, et une alliance organise même un concours de levée du drapeau pour le jour de l’Indépendance. L’emblème gagne le Népal, les Philippines, le Timor-Leste, le Pérou, le Maroc, la Bulgarie. Et ce nouvel international devient local en une retouche : à Madagascar, le mouvement Gen Z le coiffe du satroka, le chapeau de paille traditionnel des Betsileo, l’un des principaux peuples du centre de l’île. L’esprit shōnen, celui des mangas d’aventure pour adolescents dont One Piece est le plus célèbre, rassemble des jeunes du monde entier qui s’observent par écrans interposés. Il est bâti sur trois mots, amitié, effort, victoire.

Pour cette génération, se passionner pour une œuvre revient à l’habiter : on en connaît les moindres détails, on s’habille comme ses héros, on adopte leurs habitudes, leur vocabulaire, leur morale, on se réunit entre amateurs, on prolonge l’histoire dans la vie réelle. Le fandom est devenu la manière ordinaire d’adhérer à un projet artistique, et ceux qui hissent le pavillon pirate emportent dans la rue toute une mythologie et une certitude, celle que les petits finissent par gagner.

La « Zbellion » : l’éthique des écrans qu’on n’a pas vu venir

En 2018, lors d’un exercice, des officiers supérieurs en formation dans les écoles de guerre américaines se livrent à un jeu de prospective. Leur scénario, révélé en 2020 par The Intercept, imagine pour le début de 2025 une « Zbellion », une rébellion de la génération Z, qui partirait de Seattle, New York et Los Angeles avant de gagner Nairobi, Hanoï ou Amman. Marqués par le 11 septembre et la crise financière de 2008, écrasés de dettes étudiantes, ces jeunes ne croiraient plus au rêve américain et jugeraient que le système joue contre eux.

Le calendrier visait incroyablement juste. Le diagnostic aussi, puisque partout la colère est venue d’une jeunesse persuadée que le jeu est truqué. En revanche, les militaires se sont trompés de géographie : la vague est partie de Nairobi pour arriver en Europe. Mais ils se sont surtout fourvoyés sur les méthodes. Ils imaginaient des pirates du dark web, hackeurs géniaux capables de cyberattaques sophistiquées contre le système bancaire, qui, tels des Robin des Bois en hoodies, redistribueraient leur butin en bitcoins. Ils n’avaient pas prévu que la révolte garderait le vieux répertoire de la rue. Surtout, ils ont sous-estimé le bain culturel dans lequel trempe cette génération, et n’ont pas vu que les mouvements se grefferaient sur des pratiques ordinaires. Or, des millions de gamers, de fans, de trolls et de petits vendeurs de TikTok Shop ont acquis, sans s’en douter, des savoir-faire d’organisation, de provocation et de contournement. Les commentateurs les plus bavards font la même erreur. Ils ne voient pas la portée de ces usages, ou les toisent comme des loisirs sans rapport avec les choses sérieuses.

« Respawn » : « On l’a fait une fois, on peut le refaire »

L’historien Anton Jäger a donné un nom à notre époque : hyperpolitique. Après des décennies où l’on disait que les citoyens se désintéressaient de la politique, elle est revenue partout, dans les fils d’actualité, les dîners de famille et des soulèvements plus puissants que jamais. Mais elle est revenue sans ce qui la faisait durer au XXème siècle, les partis, les syndicats, les adhésions qui engageaient une vie entière. Jäger appelle hyperpolitique ce régime de colères aussi intenses que brèves, qui s’embrasent en ligne et dans la rue, puis retombent faute de structures pour les porter. Les Z en offrent la version la plus pure. Leurs guildes se forment et se dissolvent, et leurs méthodes, détachées de toute organisation, n’appartiennent à aucun camp, si bien que toutes les familles politiques pourront s’en emparer.

Mais les Z offrent peut-être aussi le premier démenti à la théorie de Jäger.

La Serbie a converti seize minutes de silence en majorité parlementaire, et le Népal a offert au parti de Balen Shah 182 sièges sur 275. Le tableau des scores reste pourtant ouvert. Au Bangladesh, le parti né du soulèvement de 2024 n’a obtenu que 6 sièges. Les révoltes ont coûté 76 vies au Népal, et 31 au Kenya en une seule journée. À Madagascar, un colonel a pris le pouvoir. Les joueurs ont un mot pour ce qui suit la défaite, le « respawn », ce moment où le personnage éliminé réapparaît et reprend la partie. « On l’a fait une fois, on peut le refaire s’il le faut », prévient Tolotra Andrianirina, 23 ans, porte-parole de la Gen Z malgache. Quels citoyens sortiront de cette école, et quelles institutions voudront-ils bâtir ?

Aucune génération n’est uniforme, et beaucoup de jeunes restent à l’écart de ces révoltes. Elles donnent pourtant une densité inattendue à des jeunes qu’on disait sans relief. Le ministre péruvien croyait voir une dégénération. Les Z découvrent, et nous tous avec eux, qu'ils sont en train de trouver leur forme.

Béatrice Sutter

Directrice de la rédaction de L'ADN

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