
Érigée au rang de priorité stratégique par le gouvernement, la lutte contre la désinformation médicale a été mise à l'honneur lors de Big, le grand rassemblement des entrepreneurs de France organisé par Bpifrance. Pour l'occasion, La French Care, le mouvement des professionnels de santé, a organisé une table-ronde sur cette problématique en présence de Mathieu Molimard (pharmacologue), Mathilde Jaïs (directrice des relations Patients chez Doctolib) et Priscille Rivière (directrice adjointe de la Communication de l’Inserm). Compte-rendu.
Si la désinformation n'épargne aucun pan de nos sociétés, certains sont plus lourdement concernés que d'autres. C'est depuis toujours le cas de la santé, terreau particulièrement fertile de rumeurs, infox et autres mésinformations. Si le phénomène n'a donc rien de nouveau, il représente une toute autre menace à l'heure où les algorithmes sont capables d'enfermer des millions d'individus dans des bulles informationnelles où des traitements naturels guériraient le cancer, des vaccins seraient responsables de l'autisme et où les autorités de santé agiraient dans le seul intérêt des laboratoires pharmaceutiques.
Selon le pharmacologue Mathieu Molimard, la santé représente à elle-seule 40 % des cas de fausses informations diffusées sur les réseaux sociaux, devant la guerre en Ukraine (20 %) et la politique (10 %). Comment l'expliquer ? Mathieu Molimard estime que le phénomène trouve sa force en s'appuyant sur les peurs et les vulnérabilités des individus, notamment face à la maladie, aux épidémies ou aux situations d’impasse thérapeutique.
La nécessité d'une réponse systémique
« Les désinformateurs jouent sur nos émotions » rappelle le pharmacologue, auteur d'un rapport qui a servi de base à l'élaboration de la stratégie nationale de lutte contre la désinformation en santé. Face à une information abondante et difficile à hiérarchiser, les Français manquent selon lui des repères nécessaires pour distinguer un fait d’une opinion, la science d’une pseudo-thérapie ou l’esprit critique de la simple suspicion.
Pour Mathieu Molimard, la réponse doit donc passer par l’éducation à la santé, à la science et aux médias, la formation des professionnels et des journalistes, mais aussi par une meilleure détection des fausses informations et l’application de sanctions. Il défend également la création d’un « entrepôt national » rassemblant les contenus produits par les institutions scientifiques, les agences sanitaires, les universités et les sociétés savantes. Une base qui pourrait ensuite alimenter des outils numériques et des intelligences artificielles fiables.
IA et diffusion de contenus : l'offensive de Doctolib contre les fake news médicales
Licorne de la santé française forte de ses 40 millions d'utilisateurs, Doctolib entend prendre sa part et contribuer à cette meilleure circulation de l’information. Pour l'heure, la plateforme mène principalement des campagnes de prévention avec des acteurs publics et propose, depuis l'année dernière, des rappels de santé à ses utilisateurs. Mais le géant de la prise de rendez-vous entend aller plus loin. Mathilde Jaïs, directrice des relations Patients de Doctolib, annonce ainsi que la plateforme diffusera désormais des articles, vidéos et formats courts conçus sous la supervision d'un comité scientifique.
« On a déjà plusieurs dizaines de milliers d'utilisateurs qui testent et nous disent que, pour eux, c'est de l'information utile et dans laquelle ils ont confiance. On a la chance, parce qu'on a 500 000 soignants qui utilisent Doctolib dans leur pratique, d'avoir cette capacité à mobiliser des soignants pour créer ce contenu avec nous » explique Mathilde Jaïs. Elle promet des contenus « fiables, sourcés et relus avant publication par des équipes médicales » pour créer un rapport de confiance avec ses utilisateurs.
Un assistant fondé sur l’intelligence artificielle doit également être déployé sur Doctolib dans les prochains mois. Mathilde Jaïs explique qu'il pourra répondre à des questions de santé, aider à s’orienter dans le parcours de soins et préparer une consultation, sans jamais établir de diagnostic ni prescrire de traitement. « On considère que le diagnostic et le traitement, c’est le rôle du soignant. En revanche, l’idée est là aussi de proposer des réponses ancrées dans les sources médicales et scientifiques de référence et donc de donner de l'information en santé qui soit fiable », précise Mathilde Jaïs.
L'Inserm à la pointe du debunkage
Une démarche qui s'inscrit en complémentarité avec celle menée par l'Inserm, l'organisme public de recherche de référence en matière de santé humaine. Dès 2018, l'Inserm a lancé le format Canal Détox avec l'ambition de lutter contre les idées reçues en matière de santé. Directrice adjointe de la communication de l'institut, Priscille Rivière explique que le dispositif a ensuite été considérablement renforcé pendant la crise du Covid avec notamment la création d'une cellule réunissant une centaine de chercheurs afin de répondre rapidement à la prolifération de fausses informations.
Une tâche qui se poursuit aujourd'hui. Dernièrement, des contenus de debunkage sur les vaccins ou encore sur la peste, qui a fait l'objet de nombreuses rumeurs et théories complotistes suite au décès suspect d'une laborantine en Russie, ont ainsi été proposés. Ceux-ci sont systématiquement rédigés par des professionnels de la communication et du journalisme scientifique et relus par au moins deux chercheurs. « Notre leit-motiv c'est de mettre en avant ce que la recherche a à apporter sur des sujets d'actualité médicale. Ce sont des contenus beaucoup plus axés Recherche que ceux que l'on trouve sur les médias traditionnels » précise Priscille Rivière.
Les contenus de l'Inserm bientôt diffusés sur Doctolib
La professionnelle en communication scientifique se veut toutefois lucide : « Il est évident que tous les citoyens français ne se lèvent pas en se disant qu'ils vont aller sur le site de l'Inserm pour s'informer ». C'est la raison pour laquelle l'institut entend démultiplier les canaux de diffusion de l'information. « Pour exposer les gens à nos contenus, il faut aller les chercher là où ils sont » explique Priscille Rivière, citant les médias, les créateurs de contenus sur les réseaux sociaux ou les éditeurs scolaires. L'Inserm vient d'ailleurs de développer un kit pédagogique destiné aux enseignants pour aider les élèves à comprendre la démarche scientifique et à reconnaître une information fiable.
Dans le cadre d'un partenariat entre les deux entités, l'Inserm co-produira également un certain nombre de contenus pour Doctolib et mettra à la disposition de la plateforme les ressources de son Canal Detox. Une collaboration qui, pour Priscille Rivière, illustre « la nécessité de rapprocher institutions publiques, chercheurs, soignants, journalistes et plateformes numériques ».
Un constat pleinement partagé par Mathieu Molimard et Mathilde Jaïs. Tous trois estiment ainsi que l'enjeu ne consiste plus seulement à produire une information exacte mais à la rendre accessible, compréhensible et disponible dans les espaces fréquentés quotidiennement par les citoyens. Ce qui inclut également les intelligences artificielles génératives, désormais questionnées quotidiennement par des Français en quête de réponses sur leur santé. Une problématique de plus à adresser alors que les IA sont elles aussi susceptibles de relayer des fake news médicales, à fortiori quand des autorités publiques, comme l'administration Trump, s'adonnent elles-même à de la désinformation en matière de santé. Face à des fausses informations qui circulent extrêmement rapidement, restaurer la confiance suppose donc d’agir sans attendre.
Pour en savoir plus, découvrez le replay de la table-ronde « Désinformation en santé : agir vite pour restaurer la confiance » qui s'est tenue dans le cadre de Big 2026, le grand rendez-vous annuel des entrepreneurs organisé le 8 octobre dernier à l'Accor Arena de Paris par Bpifrance.





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