Boussole risques futur

Quels risques menaceront nos sociétés dans les 5 à 10 prochaines années ?

L’IA inquiète désormais davantage les experts que le climat. Mais le Future Risks Report 2026 d’AXA révèle aussi une Europe préoccupée par la géopolitique, une France qui doute de l’avenir et des citoyens qui croient encore à la prévention.

Pour sa treizième édition, le Future Risks Report confronte les réponses de 4 345 experts dans 62 pays et territoires à celles de 24 000 adultes dans 19 pays, interrogés au sein d’échantillons représentatifs à l’échelle nationale. Réalisée par Ipsos du 14 mai au 24 juin 2026, l’enquête leur demande de classer cinq risques parmi vingt, selon leur impact potentiel dans les cinq à dix prochaines années. Les experts sont issus à 89 % d’AXA, les autres de ses réseaux professionnels. Le panel comme la liste des risques ont été remaniés cette année, ce qui invite à lire les évolutions de classement avec prudence.

Présentés en avant-première le 12 octobre au siège du groupe, avec Brice Teinturier, directeur général délégué d’Ipsos bva, et Guillaume Borie, directeur Finance, Stratégie, Risques et Technologie du groupe AXA, les résultats décrivent des perceptions, pas des prédictions. Un constat traverse l’étude : 94 % du grand public et 95 % des experts estiment que les crises se sont multipliées. Leur hiérarchie, en revanche, varie selon les régions et les générations.

L’IA passe en tête, avec des craintes bien concrètes

Les risques liés à l’intelligence artificielle et au big data passent de la quatrième à la première place chez les experts. Dans le grand public, ils bondissent de la septième à la deuxième position. Droits humains, utilisation abusive des données et biais constituent le premier motif d’inquiétude des répondants ayant retenu ce risque, devant les conséquences sur l’emploi et l’opacité des décisions algorithmiques. Pour les moins de 35 ans, l’emploi arrive en premier.

Cette première place couronne une ascension entamée depuis 2023, quand l’IA avait bondi de la quatorzième à la quatrième place chez les experts, où elle a ensuite stagné trois ans. Le contexte éclaire ce bond : ChatGPT avait été mis en ligne en novembre 2022 et comptait plus de cent millions d’utilisateurs deux mois plus tard. L’IA générative venait de s’inviter dans les usages du quotidien, et avec elle la conscience de ses risques. En mars 2023 déjà, une lettre ouverte signée par des chercheurs et des dirigeants de la tech réclamait une pause dans le développement des modèles les plus puissants. Quelques semaines plus tard, 64 % des experts et 70 % du grand public interrogés par AXA jugeaient nécessaire d’interrompre la recherche sur l’IA.

Pendant les échanges, Brice Teinturier évoque une crainte de « dépossession », individuelle autant que nationale. Ce sentiment trouve un écho particulier en Europe, où le rapport relève une préoccupation croissante pour la souveraineté technologique et la dépendance cognitive à l’IA. La même crainte traverse l’énergie : parmi les experts européens ayant retenu ce risque, 43 % citent d’abord la dépendance aux importations, contre 32 % dans le monde. Guillaume Borie cite trois sujets récurrents chez les grandes entreprises : adapter les équipes, déterminer les responsabilités lorsqu’un algorithme provoque un dommage et affronter les menaces cyber.

Le rapport décrit notamment des fraudes et des usurpations d’identité rendues plus sophistiquées par l’IA générative. Il souligne surtout la faiblesse de la confiance dans la réponse publique : parmi les experts ayant sélectionné le risque IA, seuls 9 % jugent les autorités suffisamment préparées. En Europe, ils ne sont que 3 %. Cette défiance a peu varié : ils étaient 7 % en 2023 et 11 % en 2025. Ni l’adoption de l’AI Act ni trois ans de débat public n’ont modifié ce diagnostic.

Le climat pour le public, la géopolitique pour les experts européens

L’IA ne domine toutefois pas partout. En Europe, l’instabilité géopolitique reste en tête chez les experts, devant le climat et l’IA. Elle arrive aussi deuxième dans les préoccupations du public européen, contre septième à l’échelle mondiale. Les conséquences économiques des tensions, qu’il s’agisse du commerce, des sanctions ou des approvisionnements, constituent le premier motif d’inquiétude des deux panels ayant retenu ce risque.

Le changement climatique, lui, reste le premier risque du grand public dans toutes les tranches d’âge. Parmi ceux qui le sélectionnent, 76 % se sentent vulnérables dans leur vie quotidienne. Les dommages causés par les événements extrêmes dominent les préoccupations, devant l’insécurité alimentaire et hydrique.

Brice Teinturier insiste : passer au deuxième rang d’un classement ne signifie pas que le climat aurait cessé d’inquiéter. Mettre les enjeux en concurrence oblige à les départager. Le climat n’avait perdu la première place qu’une seule fois chez les experts, en 2020, au profit des pandémies. Le classement épouse aussi l’actualité de l’enquête : sur fond de crise dans le détroit d’Ormuz, les risques énergétiques retrouvent leur cinquième place de 2023, tandis que la biodiversité tombe au dixième rang, son plus bas niveau historique. Le rapport documente d’ailleurs leurs interactions : les tensions géopolitiques fragilisent l’énergie, l’IA transforme les cybermenaces et le climat affecte les infrastructures comme les ressources.

La France doute de l’avenir, mais ses solidarités résistent

L’étude consacre cette année un volet aux relations entre générations. Dans l’ensemble des pays interrogés, 59 % des répondants déclarent avoir vécu des tensions liées aux différences d’âge, au moins parfois. Les jeunes en font davantage état que leurs aînés. Guillaume Borie dit néanmoins avoir été positivement surpris : les fractures sont moins fortes qu’AXA ne l’anticipait, particulièrement en France.

Les perspectives de qualité de vie y sont beaucoup plus sombres. La France est le seul pays de l’enquête où une majorité, 51 %, estime que sa génération vit moins bien que celle de ses parents. Et 72 % pensent que les jeunes générations vivront moins bien qu’eux. Seuls 7 % anticipent une amélioration, contre 61 % en Chine continentale.

Guillaume Borie s’étonne parallèlement de la faible place des risques démographiques : quatorzièmes chez les experts, seizièmes dans le grand public. Il souligne les enjeux pour les retraites et les systèmes de protection sociale, dans les pays développés comme dans les économies émergentes.

À ce pessimisme s’ajoute le sentiment d’une société divisée : 63 % du grand public, à l’échelle mondiale, perçoivent une fracture sociale profonde ou croissante. En France, cette proportion atteint 81 %, selon les résultats présentés au petit-déjeuner.

Mais Brice Teinturier refuse d’y voir la confirmation d’un pays « archipélisé », dont les habitants n’auraient plus de liens communs. Il rappelle un autre résultat d’enquête : 67 % des Français jugent bon le lien social là où ils habitent. Selon lui, l’individualisation des comportements ne doit pas être confondue avec la disparition des solidarités locales. D’autres résultats du rapport vont dans son sens. Si leur pays était attaqué, 40 % des Français se disent prêts à s’engager dans sa défense, 8 % dans l’armée et 32 % dans la protection civile. Seuls 17 % l’excluent totalement, le taux de refus le plus faible d’Europe de l’Ouest.

Les jeunes plus confiants que leurs aînés

Le détail par âge dément une partie des idées reçues. Le climat inquiète davantage les plus âgés : 18 % des 65 ans et plus le placent en premier, contre 13 % des moins de 45 ans. L’instabilité géopolitique figure au quatrième rang des préoccupations des 55 ans et plus et au onzième seulement chez les moins de 35 ans, plus sensibles aux risques sanitaires. Les jeunes accordent aussi davantage de crédit aux institutions : 37 % des moins de 35 ans jugent les pouvoirs publics préparés aux risques liés à l’IA, contre 21 % des 55 ans et plus, et 70 % des moins de 25 ans font confiance aux scientifiques, contre 63 % des 45 ans et plus. Cette confiance a pourtant une limite : à l’échelle mondiale, les moins de 25 ans sont moins attachés à la démocratie que leurs aînés (67 % contre 73 % pour l’ensemble). La France fait exception. Dans le pays le plus pessimiste de l’enquête, 74 % des moins de 25 ans estiment que la démocratie doit être préservée à tout prix, contre 66 % de l’ensemble des Français.

Croire à la prévention ne suffit pas à se sentir prêt

Pour 85 % des experts comme du grand public, les risques qui les inquiètent pourraient être évités, totalement ou partiellement, par des mesures de prévention renforcées. Pourtant, seuls 38 % des personnes interrogées se jugent personnellement bien préparées à une crise majeure. En France, cette proportion tombe à 17 %, tandis que 79 % se disent peu ou pas préparées.

La volonté de se protéger se heurte à des obstacles concrets : 38 % des répondants aimeraient adapter leur logement au changement climatique, mais jugent les travaux trop coûteux ou trop complexes. Brice Teinturier souligne cette difficulté du passage de l’intention à l’action. Guillaume Borie insiste sur la nécessité de construire les réponses avec les pouvoirs publics, les autres assureurs et les institutions internationales.

Les risques pèsent déjà sur les projets de vie : 46 % du grand public pensent que le changement climatique, l’insécurité ou les risques sanitaires pourraient les contraindre à déménager dans les années à venir. La proportion atteint 72 % en Afrique, contre 36 % en Europe. Elle grimpe surtout à 61 % chez les moins de 25 ans, contre 29 % chez les 65 ans et plus.

Cette attente de coopération demeure majoritaire : 61 % du grand public privilégient l’échelle continentale ou mondiale pour les décisions face aux risques futurs. Malgré le sentiment de fragmentation, les répondants continuent donc de chercher des réponses au-delà des frontières nationales.

C’est sur cette possibilité d’agir que Guillaume Borie choisit d’insister. Il voit dans les résultats des motifs d’espoir : des fractures entre générations moins profondes qu’anticipé et une forte adhésion à la prévention. Les générations s’inquiètent surtout de choses différentes : les aînés regardent les grands enjeux, quand les jeunes attendent des réponses sur leur santé et leur emploi. Mais tous partagent le même sentiment d’être démunis. En France, seuls 17 % des personnes interrogées se disent prêtes à affronter une crise majeure.

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