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Hyperpolitique : le temps des colères et de l’impuissance ?

© CLPRESS / Agence de presse

Alors que les lycéens bloquent leurs établissements depuis trois semaines, l’historien Anton Jäger publie à La Découverte un essai qui donne un nom au malaise de nos mobilisations. Une clé de compréhension éclairante à six mois d’une présidentielle qui se jouera en partie sur nos colères.

Notre époque proteste comme aucune autre. Elle pétitionne, bloque, occupe, partage, s’indigne en ligne et descend dans la rue plus vite, plus souvent et à plus nombreux que ne le faisaient nos parents. Pourtant, elle obtient moins qu’eux. Anton Jäger, historien belge de 34 ans, place ce paradoxe au centre de son essai. Il appelle « hyperpolitique » l’état d’une société saturée de spasmes mais impuissante à faire aboutir ses revendications.

Le livre circule déjà dans plusieurs langues, et l’on salue la performance, d’autant que son auteur reconnaît l’avoir écrit en trois semaines en compilant plusieurs de ses articles de recherche. On peut le regretter, car un peu plus de temps n’aurait pas nui à la clarté de l’ouvrage. Mais le concept claque, et il éclaire magistralement le bain saumâtre dans lequel se débattent les mouvements sociaux.

Deux axes pour un siècle

Le paradoxe s’explique en une image : depuis une dizaine d’années, deux courbes s’écartent. La politisation explose, tandis que les institutions qui pourraient l’accueillir s’effondrent. Anton Jäger mesure donc séparément ces deux phénomènes. Il évalue la politisation à ses signes visibles - la fréquence et l’ampleur des manifestations, et jusqu’au nombre d’assassinats politiques. Il évalue l’institutionnalisation au nombre d’adhérents des partis, des syndicats et des associations, autrement dit à la capacité d’une société à inscrire dans la durée son engagement. En plaçant chaque époque sur ces deux axes, il fait apparaître quatre âges, qui donnent sens à plus d’un siècle de mouvements sociaux.

2x2 quadrant diagram of political concepts. Top-right quadrant reads 'Politique de masse', bottom-left 'Postpolitique', bottom-right 'Antipolitique Hyperpolitique'; vertical axis labeled 'Institutionnalisation' and horizontal axis 'Politisatisation' with plus/minus marks indicating extremes.

La politique de masse : 1914 - 1989

De 1914 à la chute du Mur, les deux axes sont au plus haut. C’est ce que Anton Jäger appelle « la politique de masse ». On entrait dans un parti comme dans une famille, et partis comme syndicats encadraient l'existence entière, bien au-delà des idéologies. Le Parti communiste français, entre autres exemples, avec ses fêtes, ses colonies de vacances, ses journaux formait une société dans la société. En Autriche, les sociaux-démocrates animaient des clubs de théâtre, de cyclisme et de radio et jusqu'à une association d'éleveurs de lapins. Ce maillage serré permettait de repérer les colères, de leur donner formes et de les convertir en force collective, assez nombreuse et assez enracinée pour faire contrepoids aux pouvoirs en place.

Le mouvement américain des droits civiques l’illustre également. Quand Rosa Parks refuse de céder sa place dans un bus de Montgomery, en décembre 1955, elle est secrétaire de la section locale de la NAACP et formée à la désobéissance civile. Le boycott qui suit tient 381 jours et s’appuie sur un réseau qui lui préexiste et qui a été capable de tenir 10 ans avant d’obtenir les grandes lois de 1964 et 1965.

La post-politique : 1989 - 2008

Avec la fin de la guerre froide, les deux axes s'effondrent ensemble. Le politologue américain Francis Fukuyama annonce la fin de l'Histoire, et Anton Jäger nomme post-politique la période qui court de la chute du Mur à la crise de 2008. Les grandes décisions quittent l'échelle nationale pour des instances non élues, institutions internationales et banques centrales indépendantes. La politique devient une affaire d'experts, de « technocrates » reliés aux citoyens par des communicants, les fameux spin doctors. C’est « la mondialisation heureuse » d’Alain Minc, et chacun rêve moins au grand soir qu'à sa réussite personnelle. Le sociologue Zygmunt Bauman décrit alors une modernité liquide, où les liens, les métiers et les appartenances ne durent plus assez longtemps pour se solidifier. Ici, on sent les prémices de l’épidémie de solitude. Anton Jäger relit Bowling Alone, où Robert Putnam montrait comment les clubs de bowling, les Églises, les syndicats et jusqu’aux loges maçonniques perdaient leurs membres. Hormis l'altermondialisme, cette « décennie longue » forme un désert militant, et chacun se replie sur une vie privée dont Michel Houellebecq devient le chroniqueur désenchanté.

L'anti-politique : 2008 - 2018

En 2008, la crise des subprimes sonne le début d’une nouvelle ère. Des millions de ménages constatent, parfois très concrètement, que la dette et le crédit qui finançaient leur rêve de propriété peuvent se retourner contre eux. Le sentiment dominant devient celui d'une trahison et la colère se tourne contre les élites. La politisation repart en flèche, et les mobilisations atteignent une ampleur inédite.

En Espagne, à partir de mai 2011, le mouvement des Indignés occupe les places de tout le pays et rassemble des millions de personnes aux cris de « ils ne nous représentent pas ». À New York, Occupy Wall Street naît d'un appel lancé en ligne et s'étend bientôt à des centaines de villes. Son slogan resté célèbre : « nous sommes les 99 % ». La France connaîtra une version tardive avec Nuit debout, au printemps 2016.

Tous ces mouvements sont nourris d’un rêve qui vient d'Internet et des réseaux sociaux : celui d'une société horizontale, sans chefs ni intermédiaires, où chacun pourrait se connecter à tous et interpeller directement le sommet.

En revanche, ni les partis ni les syndicats ne profitent de ce réveil et font même partie des instances dénoncées. C’est le moment de la montée des populismes. Les mouvements qui se déclarent antisystème comme Podemos ou le Mouvement 5 étoiles ou en portant des projets comme le Brexit ramassent la mise. Certaines victoires sont spectaculaires, comme celle de l’élection de Donald Trump.

Depuis la fin des années 2010, la politisation atteint des sommets, et l'institutionnalisation touche le fond. Tout redevient politique, y compris ce qui relevait hier de l'intime : ce que l'on mange, la manière dont on aime, le genre auquel on s'identifie. Les grands sujets collectifs, eux, se présentent désormais sous le jour de la catastrophe et du délitement, qu'il s'agisse du climat, des inégalités ou des services publics.

L'hyperpolitique : 2018 à ce jour

Le coût de la colère s'est effondré, puisqu'un like suffit désormais à s'indigner, et les réseaux sociaux, loin de réparer l'atomisation, l'accentuent en enfermant chacun dans son flux. Une pétition ou une boucle de messagerie suffisent pour rejoindre une cause, et on la quitte aussi vite, sans carte ni cotisation. Les colères s'agrègent en quelques heures, se dispersent tout aussi vite, et l'attention saute d'un sujet à l'autre. La convulsion devient le régime ordinaire, sur les réseaux comme dans la rue.

En France, les Gilets jaunes inaugurent la période en novembre 2018 : nés d'une pétition en ligne et de groupes Facebook, ils occupent les ronds-points pendant des mois, refusent tout porte-parole et ne laissent presque aucune organisation derrière eux. Les grèves pour le climat prennent la suite : elles interrompent les journées d'école de la Suède au Timor oriental, puis s'éteignent. En 2020, après la mort de George Floyd, Black Lives Matter réunit 26 millions d'Américains, sans doute la plus grande mobilisation de l'histoire du pays, sans obtenir de grandes réformes. Quelques mois plus tard, l'assaut du Capitole en offre le double inversé.

Côté institutionnalisation, le paysage reste presque vide, et rien ne retient cette énergie. La société liquide de Bauman est devenue une mer agitée, où les tempêtes succèdent aux tempêtes et ne peuvent rien sédimenter.

Les forces qui tirent le mieux leur épingle du jeu se situent souvent aux extrêmes, sous des formes très différentes. Le Parti pour la liberté, fondé par le leader de l'extrême droite néerlandaise Geert Wilders, ne compte qu'un seul membre, Geert Wilders lui-même. Le Rassemblement national, à l'inverse, a conservé une structure partisane classique et très centralisée. De l'autre côté du spectre politique, Jean-Luc Mélenchon revendique pour La France insoumise une organisation « gazeuse », où l'on s'inscrit en un clic, sans carte ni cotisation. Anton Jäger en tire une leçon : la colère que personne n'organise profite à ceux qui ont conservé des structures, et pour qui veut préserver l'ordre existant, la résignation reste un atout.

Les sédiments de la colère

Cette société secouée de hoquets tombe au plus mauvais moment. Nous affrontons une polycrise, cet enchevêtrement de crises qui s'aggravent les unes les autres : un climat qui se dérègle, une économie qui vacille, des équilibres géopolitiques qui se défont, et désormais les bouleversements promis par l'intelligence artificielle. Toutes ces crises sont complexes, réclament des analyses et des solutions nouvelles, un travail collectif patient, inscrit dans le temps long.

Anton Jäger se garde de toute nostalgie et la fin de l'apathie reste à ses yeux une excellente nouvelle, puisque des millions de gens ont retrouvé le sentiment d'avoir prise sur le monde. Il ne croit pas au retour des institutions d'hier - on ne clone pas un dinosaure, dit-il en citant Baudrillard et sait ce que les grands partis et les grandes idéologies ont produit comme totalitarismes.

Mais il pose une question fondamentale : Comment devons-nous transformer nos colères en actions durables et fructueuses ? Cela pourrait sonner comme un sujet au Bac. C’est pourtant l’un des défis de toute notre génération… et pas seulement celui de nos lycéens.

À LIRE : Anton Jäger, Hyperpolitique, La Découverte, 2026

Béatrice Sutter

Directrice de la rédaction de L'ADN

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