
Élaborée au xxe siècle, la mécanique quantique est une théorie physique cherchant à décrire les propriétés de la nature à son niveau le plus fondamental. Méconnues du grand public, les technologies issues de cette théorie physique formulent pourtant des promesses de transformation pour un grand nombre de secteurs économiques et se trouvent aujourd'hui à un moment charnière.
Bientôt, certaines technologies seront capables de repousser les limites du calcul ou de la simulation : on parle d’ « avantage quantique ». Pour l'anticiper, une nouvelle entité unique au monde est en train de voir le jour : un laboratoire quantique au cœur d’une business school, l’EDHEC Quantum Institute.
Lionel Martellini, professeur de finance à l'EDHEC Business School et docteur en astrophysique relativiste, en est le fondateur et directeur. Il revient sur les principaux enjeux liés aux futurs usages de ces technologies.
Quelle est l'ambition de l’EDHEC Quantum Institute ?
Lionel Martellini : L’initiative a été annoncée en novembre 2025 et lancée officiellement en janvier 2026. Il s'agit à notre connaissance du premier institut quantique au sein d'une business school à l’échelle mondiale. Notre ambition est de préparer les entreprises et la société en général à l'arrivée imminente de la deuxième révolution quantique, qui annonce un bouleversement profond des économies modernes. Il existe aujourd’hui un fossé entre, d’un côté, les ingénieurs et les physiciens qui conçoivent les technologies et, de l’autre, les secteurs comme la finance, l'aérospatiale, la pharmacie ou la chimie qui seront bientôt amenés à les utiliser. Nous nous sommes donné pour mission de servir de passerelle entre ces deux mondes, celui des producteurs et celui des utilisateurs des nouvelles technologies quantiques.
Vous parlez de la deuxième révolution quantique. Comment se définit-elle ?
L. M. : La première révolution quantique correspond à la mise à disposition de toutes les technologies qui constituent aujourd'hui la société de l'information : semi-conducteurs, IRM, lasers, technologies nucléaires... Avec la seconde révolution quantique, nous sommes en train d’apprendre à manipuler les états quantiques de systèmes pris un par un. Un laser, par exemple, est un faisceau de lumière constitué d’un grand nombre de photons occupant le même état quantique. Aujourd’hui, nous manipulons des photons individuels, isolés, pour les préparer dans des états remarquables tels que la superposition* et l’intrication**. Cette deuxième révolution ouvre la voie à trois familles d’applications. La plus discutée concerne l’ordinateur quantique et les nouvelles puissances de calcul qu’il autorise. La seconde touche à la cryptographie, sachant que le quantique constitue à la fois une menace et une opportunité pour la cybersécurité, en permettant de casser la plupart des clefs de sécurité existantes, mais aussi d’en créer de nouvelles, inviolables. Enfin, la dernière application concerne la métrologie, notamment la mesure de précision, avec des enjeux importants pour le domaine spatial et la défense, par exemple.
Quelle est la maturité des technologies issues de cette deuxième révolution ?
L. M. : Pour l’instant, difficile d’évaluer à quel moment nous allons atteindre l’avantage quantique, c'est-à-dire pouvoir réaliser certaines tâches encore irréalisables aujourd'hui. Nous sommes dans une phase que l’on appelle « noisy intermediate-scale quantum computing ». Cela signifie que les qubits (ndlr : unité d’information de base en informatique quantique) que les ordinateurs quantiques utilisent pour encoder de l’information ne sont pas « parfaits » : ils peuvent se dégrader, ce qui leur fait perdre une partie de leurs propriétés. Par ailleurs, ils ne sont pas assez nombreux. Les personnes les plus optimistes annoncent des résultats d’ici deux ou trois ans, et on peut imaginer une industrialisation du quantum computing dans moins de dix ans.
Les technologies quantiques renvoient souvent à un imaginaire ésotérique. Est-ce un frein à leur adoption ?
L. M. : À l’EDHEC, nous estimons qu’il faut se réapproprier le narratif quantique. La dimension de mystère liée à la discipline empêche le grand public de comprendre le sujet. Or c'est un bien public, un sujet trop important pour considérer qu'il est légitime de le laisser à une classe d'initiés. Une des missions de l’institut est de vulgariser le quantique auprès d’un maximum d’acteurs.
Quelle est la stratégie de l’EDHEC Quantum Institute pour « transformer l'innovation quantique en solutions pour les entreprises de la société » ?
L. M. : Dans un premier temps, nous avons décidé de nous concentrer sur la finance, que l’on connaît bien, et sur les télécoms en partenariat avec EURECOM, car ces deux secteurs devraient être de gros consommateurs de ces futures technologies. Nous allons publier des white papers listant l’ensemble des questions ouvertes dans chaque domaine d’application, ce qui permettra aux décideurs de mieux s'approprier les concepts. Nous développerons ensuite des programmes de recherche pour tenter d’améliorer l’état de l’art dans certains cas d’usage. Le deuxième volet de nos activités concerne l'éducation. Nous allons injecter du quantique dans tous les programmes des étudiants de l'EDHEC et dans les formations Executive Education. En matière de communication, notre ambition est d’élever et de consolider le niveau de compréhension général, à travers des conférences, des séminaires et un travail de relations presse. Enfin, pour soutenir l’innovation, l’incubateur Tech Forward, à Sophia Antipolis (voir EDHEC Vox no 17), accompagnera des startups dans les phases initiales de leur développement.
Comment vous projetez-vous dans le futur de l'institut ?
L. M. : Il y aura probablement deux âges successifs. Nous avons d’abord une feuille de route à cinq ans prévoyant une montée en puissance, des recrutements, le développement de programmes de recherche et d'éducation, l’ajout de verticales... Puis nous anticipons un moment transformationnel sans précédent, quand l'avantage quantique se sera matérialisé. Celui-ci s’accompagnera alors vraisemblablement d’une formidable accélération de nos activités, parce que les besoins de l'industrie seront décuplés.
* Superposition : en physique quantique, désigne la capacité d’un système à exister potentiellement dans plusieurs états simultanément, jusqu’à ce qu’il soit mesuré.
** Intrication : décrit un lien entre plusieurs particules, tel que l’état de l’une dépend instantanément de celui de l’autre, quelle que soit la distance qui les sépare.




Formidable! Voilà qui nous aidera à ne pas être « à la traine »!
N’étant ni dans la finance ni dans les télécommunications, je me réjouis de l’ambition de la vulgarisation des notions et du vocabulaire. Arrière fond indispensable pour accompagner positivement les changements à venir.