Comment l'affaire Thélyson Orélien s'est transformé en guerre culturelle

© Hachette France modifié par IA

Derrière le débat passionné (et très français) de l’usage de l’IA dans l’écriture littéraire se cache une autre bataille, très politique.

Crise du détroit d’Ormuz, visite du pape à Paris, 81ᵉ Assemblée générale des Nations unies… En cette fin de septembre, l’actualité est chargée et pourtant, la France semble tourner autour d’une obsession plus étroite : est-ce que Thélyson Orélien, l’auteur québécois d’origine haïtienne du roman C’était ça ou mourir, a utilisé un LLM pour écrire ce que beaucoup ont par ailleurs considéré comme le chef-d’œuvre de l’année. Si la littérature est évidemment une affaire sérieuse dans notre pays, la crise qui se cache derrière les échanges de tweets, les révélations de la presse et les déclarations fracassantes d’auteurs comme Virginie Despentes porte surtout un coup dur à l'intelligentsia de gauche.

Un doute de plus en plus fort

Le 21 septembre dernier, le livre C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien reçoit le Prix du Roman Fnac. L’ouvrage sorti en août 2026 est bien parti pour être la sensation de la rentrée littéraire. Il fait déjà partie des candidats pour les prestigieux prix Goncourt, Renaudot et Femina. Le même jour, le compte X anonyme « Balance ton Claude » (@Pangramed) publie deux threads dans lesquels il détaille les résultats donnés par Pangram, un logiciel de détection d’écriture IA réputé comme ayant le taux de faux positif le plus bas du marché. Sur les deux premiers chapitres analysés, le résultat est sans appel : 100 % de l’écriture proviendrait d’un LLM. L’auteur du post évoque aussi les commentaires du site de critique littéraire Babelio qui émettait déjà des doutes sérieux au début du mois de septembre et mettait en avant des extraits qui, pour un œil exercé, ressemblent effectivement à du ChatGPT.

On retrouve les habituelles tournures stylistiques des LLM, à savoir la structure antithétique ( « ce n’est pas ceci, c’est cela » ), la cadence en ternaire qui se présente sous la forme d’une succession de trois propositions, verbes ou phrases, qui s’amplifient ou se complètent « Je t’aime, comme un fou, comme un soldat, comme une star de cinéma » ou l’usage massif de superlatifs. Plus troublant encore, les textes du même auteur datant d’avant 2022 sont eux aussi passés au détecteur d’IA et ressortent comme étant écrits par un humain.

« Pangram, va te faire foutre »

Rapidement la polémique s’emballe et va prendre une tournure politique. Thélyson Orélien dément catégoriquement l’usage de l’IA dans une interview donnée à Libération et assume le style rythmé et répétitif comme étant une tradition littéraire haïtienne et caribéenne. Son éditeur Grasset publie un communiqué soutenant l’auteur et expliquant que le premier jet du roman remonte à 2019, soit quelques années avant l’arrivée des IA génératives. Déjà, les premiers soupçons d’accusations racistes fusent. L’auteur y voit une attaque de l’extrême droite contre la vie des migrants qui constitue la thématique centrale de son roman. Le 23 septembre, Virginie Despentes monte au créneau dans l’émission C ce soir et va mettre en cause la fiabilité du logiciel, évoquer l’IA qui dévore les livres et le fait que l’attaque vienne de l’extrême droite.

Sur ce point, un article de Mediapart, publié le même jour, enfonce le clou et met en lumière les réseaux de journalistes de droite qui ont donné de la visibilité à cette polémique : Paul Sugy, journaliste au Figaro et intervenant régulier de CNews, et Alix Avril de Valeurs actuelles tentent effectivement de profiter de l'affaire pour tirer à boulet rouge sur la thématique du livre et l’entre-soi littéraire. Amélie Nothomb est égratignée au passage pour avoir évoqué le roman comme « un livre prodigieux, un tour de force ». Si ce dernier est effectivement écrit avec de l’IA, quelle valeur peut-on donner à ces verbatims qui sonnent soudainement creux.

Samuel Fitoussi, le coupable idéal ?

La suspicion selon laquelle il s’agit d’une attaque organisée par la droite arrive le lendemain. En effet, Le Figaro dévoile l’identité derrière le compte @Pangramed. Il s’agit de Samuel Fitoussi, un chroniqueur qui travaille au même journal et qui est aussi l’auteur des essais Woke Fiction – Comment l’idéologie change nos films et nos séries, en 2023, et Pourquoi les intellectuels se trompent, en 2025. L’auteur se présente aussi comme un « investisseur en IA ». Il travaille en fait chez Frst VC, un fonds de capital-risque pré-amorçage (pre-seed) basé à Paris, qui accompagne « une nouvelle génération d’entrepreneurs européens à ambition mondiale ». Il est de facto désigné comme l'orchestrateur idéal d'une polémique raciste orientée contre l'idéologie du livre. Mais les choses sont un peu plus compliquées que ça.

Sur son blog personnel, il écrit le 16 septembre un post intitulé « Without watermarking, nobody will write, and nobody will read » où il plaide pour l’utilisation d’un filigrane rendant transparent l’utilisation de l’IA dans les textes. D’après lui, ce manque de transparence impose une décote de confiance et donc de valeur à tous les textes, ce qui nuirait à terme à l’activité d’écriture. Cet état de fait induirait une forme de discrimination : « Les auteurs avec une réputation pré-IA, qui ont prouvé qu’ils pouvaient écrire sans LLM, bénéficieront d’une présomption d’authenticité [...] Mais les auteurs inconnus feront face à une suspicion massive de copier-coller IA. » Le compte Pangramed est d’ailleurs créé le lendemain de ce post, le 17 septembre, et commence par analyser les écrits de l’influenceur entrepreneur (et fraudeur) Oussama Amar, de l’influenceur d’extrême droite Guillaume Herblot ou bien l’entrepreneur Jérémie Cohen, un podcasteur lui aussi positionné à droite. Mais c’est finalement le post sur Thélyson Orélien qui fera passer ce compte discret d’une centaine de followers à plus de 10k. Samuel Fitoussi ne semblait donc pas uniquement viser des personnalités d'un seul bord politique.

La gauche littéraire prise au piège

La polémique aurait pu s’arrêter à l’usage de l’IA, mais elle a finalement débouché sur une issue plus dramatique pour la gauche littéraire. En fouillant dans les anciens écrits de Thélyson Orélien, le quotidien québécois La Presse découvre que l’auteur avait plagié et traduit l’article d’un journaliste philippin pour écrire la quasi-totalité d’une de ses chroniques publiée en 2013. Sur X, le compte @MonsieurPhi démontre que l’auteur a aussi plagié des articles de Wikipédia ou bien des phrases issues du livre Le Matin des magiciens de Louis Pauwels et Jacques Bergier, publié en 1960.

À ce stade, le front de défense d’Orélien commence à se fissurer. L’éditeur canadien a suspendu sa tournée promotionnelle « pour assurer son bien-être » tandis que l’organisation du Goncourt a retiré le livre de sa sélection. Autrement dit, le combat pour défendre C’était ça ou mourir est terminé et la gauche l’a perdu. Tout d’abord, les articles de Mediapart tout comme les défenseurs de l’auteur ont préféré pointer du doigt le compte @Pangramed, la fiabilité de l’outil et les réactions des influenceurs et journalistes d’extrême droite sans prendre en compte les conclusions véritablement dérangeantes de Pangram. Cet aveuglement presque volontaire face au jugement statistique d’un outil donne l’impression que les auteurs réputés que sont Virginie Despentes et Amélie Nothomb ou les critiques du Masque et la Plume et les jurys des prix littéraires ne savent tout simplement pas reconnaître de l’IA quand ils en lisent. Comme le dit justement Samuel Fitoussi, « L’intelligentsia parisienne sous-estime encore sans doute les capacités des IA, et n’utilise pas ou peu les LLM (et ne traîne pas sur LinkedIn), c’est pour ça qu’elle n’a pas reconnu les formules stéréotypées. Formules qui, si nous n’étions pas lassés de les voir sans cesse, nous plairaient sans doute : les modèles de langage les ont apprises parce qu’elles plaisaient aux humains qui ont supervisé leur entraînement par RLHF ! »

Le totem du livre de gauche dans le curseur

Outre cet aveuglement, les attaques d’extrême droite ont été d’autant plus été efficaces qu’elles semblent avoir mis en évidence un de leurs chevaux de bataille : l’hégémonie culturelle de gauche dans le milieu littéraire, hégémonie qui reposerait donc, d’après leur rhétorique, sur du vide ou du moins une forme d’hypocrisie. Cette polémique est d’autant plus avantageuse qu’elle concerne Grasset. Tombée dans l’escarcelle de Vincent Bolloré en 2023, la maison d’édition va voir son patron historique Olivier Nora limogé par le propriétaire afin d’imposer le calendrier de sortie du livre de Boualem Sansal. À cette occasion, 115 auteurs, dont Virginie Despentes en tête, avaient quitté le navire en dénonçant « une atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale ». Le fait qu’un livre, édité par cette maison et attendu de tous pour être le porteur d’un message positif vis-à-vis des migrants, se fasse dézinguer sur une probable malhonnêteté littéraire enfonce le clou. Comme pourrait le dire ChatGPT, « ce n’est pas seulement un roman qu’on a cherché à abattre, c’est un totem. »

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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