
Sur les réseaux, on peut rapidement être accusé d'être faussement authentique voir même de performer un intérêt dans une niche culturelle pour attirer les likes. Mais d'ou vient ce climat de suspicion ?
« Comment larp en 2026 maintenant que c'est mainstream ? » C’est par cette question cryptique que le tiktokeur Sun commence sa vidéo décrivant comment faire semblant d’être un passionné de subcultures littéraires et percer sur ce registre. Sur un ton acerbe, il délivre des conseils sur comment pimper sa bio TikTok avec des citations de light novel (des romans japonais illustrés), ne plus parler publiquement d’une œuvre quand elle est trop connue, republier des edits animés et bien évidemment regarder des vidéos qui expliquent l’intrigue plutôt que d’avoir lu le manga.
Sun n’est clairement pas le seul à donner son opinion sur le larping. Sur TikTok, le hashtag Larp compte 1,2 million de vidéos et la plupart sont là pour dénoncer le phénomène. Mais de quoi parle-t-on exactement ?
Performer pour exister (sur les réseaux)
Issue du monde du jeu de rôle, le larp est l’acronyme anglophone de « live action role play » et désigne les parties qui se déroulent dans un lieu physique avec des joueurs en costumes qui incarnent vraiment leur personnage. Depuis le début des années 2010, le terme est entré dans l’argot du web, notamment sur le forum anonyme 4chan où les trolls pouvaient incarner des personnages comme des agents du FBI ou des personnels militaires, pour faire passer des idées complotistes (c’est d’ailleurs grâce à un larp bien mené que le mouvement QAnon a démarré). Dans le courant des années 2020, le terme pointait ce qu’on appelait avant un « poseur », c’est-à-dire une personne qui endosse une identité en ligne dans le seul but de se faire remarquer et aimer.
Le larping peut à la fois désigner des wannabe influenceurs qui se prennent en photos dans un faux jet ou louent une Lamborghini pour l’après-midi pour « larper » la richesse sur Instagram, ou bien de simples internautes qui parlent d’une passion et qui seraient considérés comme de « faux fans ». Et si l’on se base sur Google Trends, le terme a explosé en 2026, notamment sur TikTok. Parmi les facteurs de cette entrée dans la culture mainstream, il faut compter sur la Coupe du monde de football qui s’est tenue aux États-Unis l’été dernier et qui a mis en avant de nombreux influenceurs qui tentaient de se faire passer pour des fans du sport sans pour autant connaître les règles ou le nom des joueurs. Pour le linguiste et tiktokeur Adam Aleksic, spécialisé dans l’argot de la génération Z, le terme est venu remplacer l’expression « performative ».
Un symptôme des algos ?
Utilisé aussi par les solopreneurs du web qui reprennent à leur compte le fameux adage « fake it until you make it », le larp peut être une forme de revendication semi-ironique. Mais la plupart du temps, il est surtout employé au sein des fandoms pour émuler une forme de « gatekeeping » (l’action qui consiste à trier les vrais fans des soi-disant opportunistes). Cette chasse aux sorcières n’est pas vraiment nouvelle. Dans les années 2000, au moment de la montée en visibilité de la « culture geek », les acteurs majoritairement masculins de cette sous-culture avaient l’impression que les nouveaux arrivants, et notamment les femmes, faisaient semblant d’apprécier leurs œuvres et adoptaient les codes sans vraiment les comprendre pour mieux attirer l’attention.
Mais en 2026, le phénomène semble plus être une réaction à la manière dont la culture vient à nous sur les réseaux. Pour comprendre le phénomène, il faut évoquer les travaux du journaliste du New Yorker Kyle Chayka qui en 2024 publie Filterworld: How Algorithms Flattened Culture. Dans son livre, il explique que les algorithmes de recommandation ont remplacé les anciens tenants des cultures de niche qu’étaient les critiques, les éditeurs ou les programmeurs radio. Plutôt que de passer par des spécialistes humains qui utilisaient leur expérience pour filtrer en amont les œuvres, la génération Z est nourrie par des moteurs algorithmiques principalement motivés par l’engagement. Résultat : les esthétiques culturelles circulent plus vite que les connaissances qui les sous-tendent. Soumis à une forme d’ « anxiété algorithmique », les utilisateurs se sentiraient obligés d’adopter ces codes sans vraiment avoir exploré en profondeur les niches, provoquant une forme de rejet chez les vrais passionnés.
Ce rejet est d’autant plus prévisible quand ce sont des influenceurs déjà bien installés qui tentent de s’insérer dans une sous-culture bien établie. Courant 2026, la streameuse QTCinderella en a fait les frais en annonçant publiquement qu’elle allait regarder One Piece, l’un des mangas et animés les plus populaires au monde. Rapidement accusée de larper son intérêt, la jeune femme a même vu MrBeast débarquer sous son post X pour expliquer que la communauté de fans du manga était l’une des plus toxiques du web. Mais au-delà de cette toxicité, ce que le youtubeur le plus connu au monde n’a peut-être pas identifié, c’est une forme de fatigue ou d’hypervigilance de la part d’un public semblant deviner une stratégie de contenu déguisée en passion. Ce réflexe de défiance généralisé est peut-être le prix à payer quand on vit dans un monde où l’authenticité est devenue une forme de stratégie marketing. Et tant pis pour les noobs, ces fans débutants a priori sincères qui tentent de s’intégrer dans une niche qu’ils découvrent et essuient les accusations un peu faciles de larper.




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