
Depuis début 2026, un rappeur et une adolescente punk générés par IA sont devenus les figures de proue de l'extrême droite britannique. Une stratégie de propagande aussi virale qu'efficace
Crâne rasé, regard colérique, mâchoire saillante et punchline à l'idéologie agressive : depuis le début de l'année 2026, le rappeur britannique Danny Bones gagne en popularité sur Spotify mais aussi sur les plateformes vidéo. Dans ces clips, il met en scène une horde de hooligans envahissant la Chambre des communes sur des paroles dénonçant les « bénéfices donnés aux migrants qui ne bénéficient pas aux îles », ou se demande si le monde est dirigé par « les juifs et les francs-maçons ». Côté chiffres, le rappeur cumule plus d'un million d'abonnés sur Instagram ainsi qu'un million de streams sur Spotify. Son morceau This is England est devenu numéro 1 des charts hip-hop iTunes en mai 2026, après qu'il a été diffusé pendant la manifestation d'extrême droite organisée par le militant et influenceur Tommy Robinson.
Un studio IA au service de l'extreme droite
Comme vous pouvez le voir sur le clip, Danny Bones n'existe pas. Il s'agit d'un personnage entièrement généré par IA via le collectif Node Project qui s'est longtemps présenté comme un « projet artistique » anonyme. Ce n'est qu'en août 2026, soit huit mois après le lancement du rappeur virtuel, qu'une enquête conjointe du Bureau of Investigative Journalism et de Novara Media est parvenue à en identifier les fondateurs. Il s'agit de Denver Bamber, producteur de musique et ingénieur du son originaire de la région du Greater Manchester, crédité sur plus de 100 productions avec des artistes comme Aitch, Pozer ou Fumez the Engineer ; et Theo Blackledge, artiste 3D et animateur de Liverpool, ancien réalisateur de clips dans la scène rap et grime britannique, fort de centaines de milliers d'abonnés sur les réseaux.
Les raisons de cette investigation vont bien au-delà des audiences du rappeur. Alors que les créateurs se présentent comme « deux gars de la classe ouvrière qui explorent des idées que beaucoup de Britanniques ressentent » et revendiquent l'indépendance de leur projet artistique, les journalistes ont démontré que ces derniers participent à une gigantesque opération d'influence politique. En mars dernier, les deux médias avaient révélé que le parti nationaliste d'extrême droite Advance UK, soutenu par Tommy Robinson et Elon Musk, avait commandité, pour 4 000 £, un clip de campagne et plusieurs vidéos shorts en prévision des élections partielles dans la circonscription de Gorton and Denton (Greater Manchester).
Amélia, la petite copine facho
Depuis ces révélations, le parti Advance UK a disparu des radars après son échec électoral. Mais le Node Project a continué ses productions en embrassant pleinement son statut d'appareil à influencer. En plus de Danny Bones, un autre personnage virtuel a produit des vidéos. Amelia, une jeune fille aux cheveux violets présentée comme l'amie de notre hooligan et dont le compte, suivi par 22 000 personnes, publie en moyenne une vidéo par jour assène les mêmes messages anti-immigration.
Sa « naissance » est plus chaotique que celle du rappeur. À la base, Amelia est un personnage issu d'un jeu vidéo éducatif intitulé Pathways: Navigating Gaming, the Internet & Extremism, développé par l'ONG britannique Shout Out UK (SOUK) dans le cadre du programme antiterroriste Prevent du Home Office. Imaginé comme une camarade de classe déjà radicalisée, le personnage distillait des idées anti-immigration et tentait de recruter le joueur. Le 9 janvier 2026, un article du média conservateur The Telegraph lance une polémique en titrant « Le jeu qui traite chaque adolescent comme un extrémiste d'extrême droite » propulsant le personnage d'Amelia dans les sphères militantes. Elon Musk saute sur l'occasion et relaie un mème avec le personnage tandis que son IA Grok devient l'outil principal pour fabriquer ses vidéos. Une cryptomonnaie apparaît dans le sillage du buzz tandis que les internautes nationalistes finissent de transformer le personnage en une sorte de mascotte sexualisée taillée pour la propagande.
Bienvenue dans la « Hate economy »
Les deux personnages ont finalement réussi à mener la propagande d'extrême droite britannique dans une position avantageuse, entre phénomène pop culture, soutien populaire et démultiplication du message grâce aux outils IA comme Grok. En Irlande, une version rousse d'Amelia attaque le premier ministre Micheál Martin en le qualifiant de porte-voix de Bruxelles. En Allemagne, c'est Maria qui appelle des « chevaliers courageux » à défendre sa patrie contre « l'immigration musulmane » tandis qu'aux Pays-Bas, Emma défend un Noël « traditionnel ».
De leur côté, Node Project a bâti un petit modèle économique autour de Danny Bones : t-shirts à l'effigie du rappeur à 35 £ pièce, une page Buy Me a Coffee qui a recueilli plus de 186 dons et des paliers d'abonnement payants allant de 20 £ à 100 £, lancés après les révélations de mars pour transformer la couverture médiatique critique en argument de levée de fonds. S'ajoute à cela l'argent des streams et des vues sur les différentes plateformes. Le projet n'a pas de quoi enrichir les créateurs, mais il permet d'autofinancer cette propagande ultra-efficace. Ce mécanisme qu'on commence à appeler la « hate economy » a été théorisé par Matteo Bergamini, fondateur de l'ONG Shout Out UK : « Quand ils sont exposés, le Node Project double la mise. Ils utilisent l'attention médiatique pour se poser en victimes d'un lynchage de la presse mainstream, ralliant leurs soutiens vers des paliers d'adhésion payants. » Le contenu extrême génère des vues, les vues génèrent une amplification algorithmique, l'amplification génère du profit, et la recherche de profit pousse à produire un contenu encore plus extrême. C'est du « win-win » pour l'extrême droite.


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