Lauren Azzis, Co-fondatrice et Associée chez LABS214

    Lauren Azzis

    Lauren Azzis est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.

    Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?

    L.A. : Pour raconter mon parcours, je dirais qu’il est né d’un besoin sensible de m’exprimer, de comprendre le monde et de me découvrir moi-même à travers lui pour agir.

    Adolescente, je rêvais d’être danseuse : la danse était pour moi le plus beau et le plus subtil moyen d’exprimer ses sentiments et émotions. J’ai dû renoncer à ce rêve et me suis retrouvée à 18 ans sur les bancs de la faculté de médecine, dans un vide intersidéral.

    Ma deuxième passion était l’art. Dessins, peintures, encre de chine… Je donnais vie à des mondes depuis ma plus tendre enfance. J’ai donc saisi l’opportunité de passer 4 heures par jour dans un amphithéâtre de la fac pour structurer mon portfolio et postuler en école de design et arts appliqués. Je n’ai jamais voulu renoncer à ce rêve et ai intégré la grande école de Condé.

    Attirée par l’art et les sciences sociales, j’ai trouvé dans cette école un cadre adapté à mon originalité : je me suis révélée lors des années de master en « Design global, Recherche et Innovation » et « Science in Design » : des méthodes pour comprendre le monde qui m’entoure, formuler des problématiques, un regard social sur les fractures de notre époque et un pouvoir d’action grâce à la conception. Mon quotidien professionnel en est la parfaite continuité.

    Mon parcours n’est pas linéaire, c’est le parcours de grande curieuse.

    Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?

    L.A. : L’envie de « bien » faire.
    Entre urgence sociétale et espoir de pouvoir faire changer la norme, par mon humble contribution et par les alliances.

    Professionnellement, avec LAB'S 214, nous travaillons avec des institutions publiques et des entreprises pour faire bouger les lignes. Nous accompagnons l’adaptation des organisations, la prise de décision et l’intelligence du collectif dans des moments charnières et des environnements complexes. Nous structurons les projets stratégiques pour passer de l'intention à l'action : des outils numériques au service de la recherche scientifique et du climat, des stratégies IA, des stratégies de développement économique, des processus de prospective,…
    Ce qui m’anime, c’est la R&D méthodologique : comment concevoir des processus qui facilitent l’empathie, l’écoute, la co-construction ; qui mêlent l’intuition et les preuves, les futurs et le présent, les contradicteurs et les utilisateurs… dans un même but : mieux décider.

    Du côté personnel, je médite pour me sentir reliée au monde, à l’invisible. Je suis convaincue que la conscience de l’unité peut faire changer les choses.

    Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?

    L.A. : Lors d'une méditation il y a 7 ans, j'ai vécu une expérience de reliance extrêmement forte. Ce sentiment, très concret et familier, que nous faisons partie d'un même écosystème vivant et que nos séparations sont des constructions mentales. Depuis, cette intuition irrigue autant ma vie personnelle que ma manière de travailler. Je cherche à recréer les liens entre ce qui a été séparé par nos constructions humaines.

    Et je crois que notre société est à un tournant : continuer à s’individualiser toujours plus et à se distancer sous l’effet du « numérique de poche », ou enfin prendre un temps de respiration pour considérer l’invisible, les liens fondamentaux des écosystèmes pour enfin protéger, prendre soin.

    Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retourné·e ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?

    L.A. : Sur ma table de nuit, il y a longtemps eu « La théorie de la relativité restreinte et générale » d'Albert Einstein, le classique absolu de quelqu’un qui cherche à comprendre le monde qui l’entoure.
    Et « De l’Amour » de Stendhal.

    Depuis, la bibliothèque s’est agrandie, mais si je devais choisir l’essentiel, ce serait :
    - Eckart Tolle, Le pouvoir du moment présent et Nouvelle Terre
    - Neale Donald Walsch : Conversation avec Dieu.
    Ce ne sont pas simplement des livres, ce sont des vibrations ressenties à chaque page parcourue.

    L’artiste Robert Longo m’a également toujours fasciné. Son œuvre « Men in the cities » au fusain met en scène des silhouettes humaines désarticulées, avec une tension très forte dans l’image. C’est, je crois, mon œuvre préférée de toutes.

    « The artist is present », performance de Marina Abramović, est aussi une grande source d’inspiration, une connexion souhaitée à l’autre, une véritable entrée en résonance entre l’artiste et son public.

    La musique ayant une place prépondérante dans ma vie, je terminerai par Vivaldi, Aretha Franklin et Astrix. Trois mondes absolument géniaux.

    Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?

    L.A. : Technologiquement parlant, il me semble que le changement le plus déterminant concerne notre rapport au numérique et à l’intelligence artificielle.
    Ces outils ne sont pas neutres du tout : ils créent des bulles autour de nous, peuvent nous enfermer, nous isoler. Il y a de vrais risques : homogénéisation de la pensée, polarisation, affrontements. Nous sommes dans une ère où débattre est devenu impossible. Les gens ne parlent qu’avec ceux qui ont des opinions similaires. Même un syndic de copropriété devient un combat. Dans les bureaux, les échanges entre collègues ont laissé place à l’IA.

    Pour moi, la valeur n'est pas dans l'outil, mais dans la capacité à savoir quand, comment et pourquoi l'utiliser. Et nos environnements sont de plus en plus complexes et intriqués : l’interprétation stratégique et le discernement deviennent des piliers. La pensée critique, l’intuition et la décision collective sont des compétences clés.

    Sociétalement parlant, le dérèglement et les aléas climatiques. Notre société dans son ensemble est touchée. Mais je reste positive, je crois à un nouveau modèle de société, à un nouveau modèle d’organisation. Et il me semble qu’aujourd’hui plus que jamais, nous sommes nombreux à être pleinement prêts : engagés à changer les normes, à écouter notre intuition, à vouloir comprendre les écosystèmes pour les protéger et ainsi préserver ce que la Terre nous offre.

    Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fier·e ?

    L.A. : Les collaborations dont je suis fière sont celles du temps long, celles de la confiance renouvelée.

    Avec LAB'S 214, nous avons la chance de travailler avec les instituts de recherche français, notamment l’IRD et le CNES, depuis plusieurs années. Les projets que nous menons ensemble sont d’utilité publique : outil numérique de simulation climatique pour l’hémisphère sud, service de production de données spatiales pour l’océan,…
    J’aime travailler avec l’univers de la recherche. On est au cœur de la complexité, c’est là que c’est passionnant.

    Nous travaillons aussi avec la Cité de l’Economie et des Métiers de Demain, créée par la Région Occitanie. Ensemble, nous construisons des dispositifs d’expérimentation et de prospective, avec un ancrage futur du travail. Ces expériences rassemblent des centaines d’entreprises pour faire bouger les lignes. L’impact est tangible.
    Nous avons aussi exploré les futurs de filières stratégiques et les opportunités économiques : nous contribuons ainsi au territoire sur lequel nous sommes implantés.

    Côté entreprises, nous avons accompagné certains de nos clients pendant 7 ans, pour d’autres cela fait déjà 4 ou 5 ans. C’est là que réside notre valeur : se connaître, pouvoir se dire les choses en toute franchise, exprimer les désaccords pour véritablement construire dans la durée.

    Un dernier projet phare : la construction d'un accélérateur de lutte contre les grandes pandémies avec Expertise France et le Ministère de l'Europe et des Affaires étrangères. Passionnant !

    Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?

    L.A. : D’abord, l’intuition, que je considère comme l'outil stratégique le plus puissant.
    Ensuite, en étant connectée à des mondes totalement différents les uns des autres.

    Quelque part, à travers LAB'S 214, nos clients sont tous reliés à l’industrie, au spatial, au futur du travail, à la recherche scientifique, aux services à la personne, à la tech… En fait, c’est précisément ce frottement des univers qui nourrit notre créativité. Et ça va dans le sens de l’innovation par analogies : chercher une solution dans un domaine pour l’appliquer à un autre. Cela ouvre des perspectives invisibles, des idées nouvelles, des « remix » salvateurs.

    Pour moi, la créativité naît d’un processus souple mais rigoureux, une méthode scientifique qui mêle le design et les neurosciences. Il s’agit d’observer les comportements, de décrypter les signaux faibles, les décalages, les manques pour ensuite donner forme aux solutions, tester et itérer.
    Au sein de LAB'S 214, nous pratiquons l’empathie, celle qui prend le temps de comprendre ce qui se joue pour l’individu, pour le collectif, dans les organisations et, plus largement, dans la société. Nous pratiquons le design « friction », celui qui, dans des mondes parallèles, nous met face à nos contradictions pour mieux décider.

    Plus globalement, je crois qu’aujourd’hui, innover, ce n’est plus seulement inventer ce qui n’existe pas. C’est aussi réparer ce qui est déjà là.

    Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?

    L.A. : Les jeunes générations.
    On peut entendre dire qu’ils sont « flemmards », qu’ils n’ont pas envie de travailler… Personnellement, je crois que si on les écoutait mieux, on s’apercevrait vite de nos paradoxes.

    Il n’y a que regarder le monde qu’on leur décrit : canicules, méga-feux, guerres, bombardements, violences quotidiennes…

    Qui aurait envie de se lever dans un tel monde ? Et travailler pour quoi faire ?
    Je crois qu’il n’y a qu’en construisant avec ceux qui sont l’avenir que l’on peut trouver les solutions d’avenir.

    Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors-norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?

    L.A. : C’est la diversité des profils qui s’y rencontrent et l’esprit de conversation qui me plaît.
    Je ressentais depuis longtemps le besoin d’espaces originaux où se croisent dirigeants, créatifs, chercheurs, acteurs publics, philosophes, artistes…

    Les vraies bifurcations viennent de rencontres improbables, d’évènements hors-normes, de ce qui ne rentre dans aucune case mais pourrait être placé dans toutes les cases à la fois.
    Ce que je cherche, c’est un endroit où je peux trouver ça, des esprits « libres », des personnes capables de penser loin et d’agir vite pour bâtir un Demain.

    Et ce que j’ai envie d’y apporter, c’est cette envie de soulever des montagnes en collectif, de forger des alliances, de viser l’intelligence du groupe et la véritable rencontre. Je me vois contribuer à des groupes de mise en action, des projets dans lesquels le désaccord est vertueux, la diversité fait émerger de nouveaux possibles et le commun prime sur l’individuel.

    Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?

    L.A. : Mon ambition pour LAB'S 214 : que l’on garde notre esprit pionnier, cette double richesse Recherche & Innovation : recherche pour adresser les changements & défis, innovation pour penser les adaptations et construire les solutions. Et que l'on garde aussi notre folie !

    Plus largement, mon rêve est de réhabiliter la conscience collective.
    Je considère que les grands défis ne sont pas juste technologiques, économiques ou politiques, ils sont avant tout, relationnels :
    - Relation au vivant, que nous continuons trop souvent à considérer comme un décor plutôt que comme notre condition d'existence.
    - Relation à l'autre, dans une société qui semble avoir perdu le goût de la contradiction constructive.
    - Relation à nos propres technologies, auxquelles nous déléguons progressivement notre attention, notre mémoire et parfois même notre manière de penser…

    Si j’ai un impact à souhaiter, c’est celui-ci : Que notre relation au vivant dans sa globalité soit notre Grande Priorité.

    Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?

    L.A. : Sans hésiter, il y en a deux :

    - « C’est le propre de la nature de vous remettre en syntonie avec la totalité de la vie » (Eckhart Tolle)

    - « Le plus grand secret c'est que la vie n'est pas un processus de découverte, mais de création. Tu ne te découvres pas, tu te crées à nouveau. Par conséquent, ne cherche pas à savoir Qui Tu Es, mais cherche à déterminer Qui Tu Veux Être. » (Neale Donald Walsch)

     

     

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